Retour au bercail pour Emmanuel Abbé

PortraitLe brillant prof de maths est devenu une pointure mondiale en sciences des données et revient à l’EPFL par la grande porte.

Image: Florian Cella

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Tout a commencé au Collège de Béthusy à Lausanne. Tout, c’est le «déclic des maths» qui fera du jeune écolier lausannois Emmanuel Abbé une pointure mondiale dans le domaine de la théorie de l’information et des sciences des données. Nommé l’an dernier professeur ordinaire au Département des mathématiques et au Département informatique et communication de l’EPFL, Emmanuel Abbé, 39 ans, donnera sa leçon inaugurale le 10 décembre prochain. Une étape de plus dans la brillante carrière du Lausannois qui retrouve l’EPFL (il y a fait ses études de maths) auréolé du prestigieux titre de professeur à l’Université de Princeton où il vient de passer six ans.

Son parcours exceptionnel, Emmanuel nous le raconte dans son bureau, dans le bâtiment des maths de l’EPFL situé juste en face du Rolex Learning Center. Pas de grosse tête mais la capacité de communiquer sa passion pour la recherche, son bonheur et sa fierté d’être arrivé là où il est. On mesure tout ce qu’il a fallu de volonté et de travail pour réussir dans le monde exigeant et compétitif –mais incroyablement stimulant– des universités américaines. «Si je n’avais pas eu la chance de connaître cet environnement, je n’aurais probablement pas suivi cette trajectoire», affirme le chercheur dont le CV affiche nombre de prix scientifiques.

Retour au déclic, en 7e (11ans) à Béthusy. «Le prof de maths nous a expliqué le théorème de Pythagore qui établit une vérité mathématique universelle. Cela m’a fasciné. À la maison, j’ai cherché par moi-même la preuve de cette vérité. Puis j’ai eu de plus en plus de bonnes notes en maths et j’en ai fait un défi et un jeu: maintenir 10 de moyenne, au moins un semestre!» Emmanuel n’oublie pas l’apport de ses parents, son père valaisan et sa mère d’origine italienne, tous deux dans le domaine bancaire. «Ils m’ont toujours stimulé intellectuellement.» Le choix des maths appliquées –«pour mettre à jour des lois fondamentales permettant de résoudre les problèmes»– ne sera plus jamais remis en question, même si, durant les deux premières années à l’EPFL, «ma vie sociale avec les amis prenait beaucoup de place!»

Au cœur de la révolution numérique

Ce qui mettra Emmanuel Abbé sur orbite, c’est un projet de recherche sur les matrices aléatoires dans la théorie de l’information, domaine dans lequel il fera ensuite sa thèse dès 2003 au Massachusetts Institute of Technology (MIT). On se trouve là au cœur de la révolution numérique et de l’avènement du bit, la mesure de l’information découverte par l’Américain Claude Shannon en 1948.

Admis au MIT parmi des milliers de candidats, le Lausannois bénéficie en plus d’un financement par l’université. «J’y ai découvert un nouveau monde. Il y a là une énergie et un entrain incroyables, de la passion, une ambiance quasi électrique. On est entouré de personnes qui n’ont qu’un but: faire progresser la science. Cela m’a transformé, pour moi aussi la recherche est devenue ma priorité absolue.» Le Lausannois se trouve comme un poisson dans l’eau même si, parfois, l’esprit de compétition accompagnant la frénésie de découvrir se révèle pesant. «Certains étudiants prenaient leurs notes avec eux aux toilettes! Tout cela m’a plutôt stimulé mais tous n’apprécient pas cette pression.»

Le rêve de Princeton

Doctorat en poche, Emmanuel revient à l’EPFL en 2009, au Département d’informatique et communication. Il est postdoc, soit candidat à un poste de professeur. Ce sera à Princeton, dès 2012, comme professeur assistant, puis comme professeur permanent. «C’était un de mes rêves. Le MIT et Princeton concentrent les sommités dans mon domaine.» Le Lausannois réoriente alors ses recherches vers les sciences des données et l’intelligence artificielle. Pour ses travaux qui ont développé des théories mathématiques permettant de détecter les caractéristiques communes aux utilisateurs de tel ou tel groupe sur la Toile, il a reçu le prestigieux Bell Labs Prize 2015. Les applications sont multiples. Comprendre la régulation des gènes, repérer les patients à risque d’une maladie ou de nouvelles communautés sociales. Mais aussi cibler de futurs clients ou des opposants politiques. Des outils convoités bien sûr par Big Brother ou les as du marketing. «Il y a toujours le positif et le négatif dans les découvertes. Il faut faire les bons choix et rester vigilant. Il m’est arrivé de refuser des financements contraires à mes objectifs.»

À Princeton, le Lausannois s’épanouit, sauf que pour sa compagne, cardiologue, il n’y a pas d’opportunité professionnelle sur place. «Il n’y a ni faculté de médecine ni hôpital universitaire. Elle a donc pris un job à Philadelphie.» Alors, l’an dernier, quand un professeur de l’EPFL l’encourage à postuler pour un poste qui s’ouvre à Lausanne, la perspective du retour prend forme.

Retrouver sa famille, ses amis, la culture européenne et bien sûr l’EPFL – «un autre de mes rêves» – c’est le bon plan. Pour son amie aussi, qui vient de rejoindre le CHUV. «Après dix ans, nous vivons pour la première fois avec une seule adresse!» Quant à l’excellence dans laquelle il a baigné dans le milieu académique américain, le chercheur la trouve aussi en Suisse. «Dans le domaine des sciences des données, avec l’EPFL et le Poly à Zurich, notre pays se situe au top, proche des États-Unis et d’Israël.» Le haut niveau de la recherche helvétique, Emmanuel Abbé en sera désormais l’ambassadeur depuis sa base lausannoise.

Créé: 27.11.2019, 10h42

Bio Express

1980
Naissance à Lausanne.

1991
Découvre les théorèmes au Collège de Béthusy.

1998
Maturité scientifique au Gymnase du Bugnon, intérêts maths/français.

2003
Diplôme en maths à l’EPFL, part au MIT.

2009-2012
Postdoc, retour à l’EPFL. Reçoit le Prix Latsis universitaire et rencontre sa compagne.

2012
Nommé professeur tenure-track à l’Université de Princeton. S’oriente sur les maths de la science des données.

2015
Visite pour un semestre l’Université de Berkeley. Reçoit le Bell Labs Prize.

2016
Nommé professeur tenure à Princeton.

2018
Nommé professeur ordinaire à l’EPFL, met en place la chaire des mathématiques de la science des données.

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