Comme un roman entre l’Orient et l’Occident

Sibel ArslanDe Bâle en Turquie, la première conseillère nationale d’origine kurde jongle entre ses différentes identités

Sibel Arslan a fait son entrée sous la Coupole lors des élections de 2015.

Sibel Arslan a fait son entrée sous la Coupole lors des élections de 2015. Image: Florian Cella

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Elle arrive à bicyclette, échange quelques mots avec des passants, avant de nous accueillir d’un grand sourire. Il y a quelque chose de solaire dans la personnalité de Sibel Arslan. La première conseillère nationale d’origine kurde possède cette chaleur humaine typique des pays du Sud. Assise à une terrasse du «Kleinbasel», quartier populaire de Bâle, la trentenaire explique son attachement pour ce lieu. «Je m’y sens comme à la maison. C’est ici que j’ai grandi, aimé, pleuré. Je connais les rues comme les lignes de ma main. Certains parlent d’un ghetto en raison de l’importante communauté étrangère, mais pour moi, vivre ici a été une chance. Cela a facilité mon intégration.»

Sibel Arslan maîtrise le suisse allemand comme une Bâloise de souche, mais c’est bien dans un petit village d’Anatolie entouré de montagnes qu’elle est née. La Suisse, elle y débarque à l’âge de 11 ans. Avec sa mère et ses deux frères, elle rejoint son père, émigré six ans plus tôt comme réfugié. «Je me souviens parfaitement de mon arrivée. Durant le voyage, je voyais défiler des vaches et des collines verdoyantes. Je ne comprenais pas. Pour moi l’Europe, c’était la modernité et les gratte-ciel. Quelque chose qui devait ressembler à New York. Or notre premier appartement se trouvait sous les combles dans un vieil immeuble. Les escaliers grinçaient.»

Ecouter l’épopée de Sibel Arslan, c’est un peu comme plonger dans un roman. Il y a toujours un rebondissement. Un jour, elle rentre de l’école, et raconte à son père qu’un de ses camarades – un garçon d’origine kurde – ne reviendra pas en classe. La demande d’asile de sa famille a été refusée. Son père lui dévoile alors qu’elle est kurde, elle aussi, alévi plus précisément (ndlr: minorité religieuse très présente en Turquie au mode de vie libéra l). Un monde s’écroule. Sibel Arslan comprend alors la fuite vers la Suisse. «Ma mère nous avait caché la vérité pour mieux nous protéger. A 13 ans, je découvrais une nouvelle identité. Turque, Suisse mais aussi Kurde. J’ai eu du mal à combiner ces trois facettes.» Certaines traditions sont vivaces. «Aujourd’hui encore une part de ma famille ne comprend pas pourquoi je ne me marie pas avec mon ami.»

En grandissant, Sibel Arslan découvre la Suisse. Aujourd’hui, elle loue sa démocratie et sa culture du dialogue. «Un pays où des élus de différents partis peuvent se retrouver pour un verre.» Elle avoue un faible pour la fondue. «Je ne comprendrai jamais ceux qui n’en mangent que l’hiver», s’amuse-t-elle. Elle se lance aussi dans des études de droit et obtient sa licence. A 26 ans, elle ouvre un bar avec son frère. Mais elle veut plus! Son prochain défi sera politique.

Avec un peu de culot

«En classe, on parlait souvent des votations. Je voulais participer.» En 2004, toute la famille passe le cap de la naturalisation. Elle cherche un parti qui lui correspond, et pousse la porte de BastA!, une formation de la gauche alternative rattachée aux Verts qui s’engage pour les jeunes, les femmes, et les migrants. Avec un peu de culot, elle demande si elle peut être candidate au Grand Conseil. «On m’a dit: D’accord, la séance photos a lieu demain. Quelques jours après, je distribuais des tracts dans la rue.» C’est alors que l’inattendu se produit. Sibel Arslan est élue, notamment portée par ces citoyens aux origines étrangères qui se reconnaissent en elle.

Elle défend alors divers projets liés à la culture et à l’intégration. L’ascension est fulgurante, elle aurait même dû la conduire à 34 ans à la direction du Service de l’application des peines du canton de Bâle-Campagne, si la Basler Zeitung – détenue par Christoph Blocher – ne s’en était pas mêlée. Le journal critique son manque d’expérience, et dévoile un problème de recouvrement de créance. Face à la polémique, sa nomination est annulée. Aujourd’hui, elle dénonce l’acharnement médiatique. «Etre la cible d’attaques quotidiennes, ça forge le caractère.» Elle rebondit de la plus belle des manières, en accédant au Conseil national. A nouveau, elle a les yeux qui brillent quand elle se confie. «C’était incroyable.»

Celle qui a été fichée est passionnée par les questions liées à la protection des données, mais aussi à celles qui touchent les services de protection de l’enfant et de l’adulte. A Berne, elle accède à la Commission des affaires juridiques, et à celle de politique extérieure. Elle compte sur son arrivée sous la Coupole pour changer son image «d’élue issue de la migration». Espoir déçu. Les médias s’intéressent à elle comme première conseillère nationale d’origine kurde. L’étiquette lui colle d’autant plus à la peau que la crise qui secoue la Turquie la propulse sur le devant de la scène.

D’interviews en déclarations, elle est partout. On l’écoute, on la consulte, même dans les plus hautes sphères du pouvoir. «Fallait-il que j’intervienne dans ce débat? J’ai longtemps réfléchi. La Turquie fait partie de moi, et ça me fait mal de voir ce pays reculer. Je défends une relation constructive entre Berne et Ankara, mais il y a des lignes rouges qu’on ne peut pas franchir. Je suis juriste et démocrate. Je me devais de critiquer la politique turque, qui transgresse ces limites en violant les droits humains.»

Parfois, elle s’étonne elle-même de son parcours, même si elle reconnaît avoir toujours voulu atteindre le Conseil national. Comme un mélange d’insouciance et de ténacité. «Je pense que ma famille est fière de moi. Je lui dois beaucoup. Ma mère a travaillé comme femme de ménage, et m’a toujours encouragée à être forte. Avec mes origines, je partais avec un désavantage. Mais qui n’en a pas?» Sibel Arslan se voit-elle un jour siéger au gouvernement bâlois ou – qui sait? – au Conseil fédéral? Elle laisse planer le doute. «Je n’ai pas encore épuisé mes envies.» (24 heures)

Créé: 19.05.2017, 09h16

Bio

1980 Naît le 23 juin à Erzincan en Turquie.
1991 Arrive en Suisse avec sa mère et ses deux frères. Son père y avait émigré six ans plus tôt en tant que réfugié. La famille vit à Bâle dans un quartier populaire situé sur la rive droite du Rhin. Elle étudie le droit et obtient une licence.
2004 Reçoit le passeport rouge à croix blanche. Dans la foulée, elle rejoint BastA!, une formation politique de gauche alternative.
2005 Elue au Grand Conseil du canton de Bâle-Ville, où elle fait partie du groupe de l’Alliance verte.
2006 Gère un bar à chicha en ville de Bâle avec son frère.
2014 Une polémique l’empêche d’accéder à la direction du Service de l’application des peines du canton de Bâle-Campagne.
2015 Travaille comme juriste au Département de la sécurité du canton de Bâle-Campagne. En octobre est élue au Conseil national. Elle fait partie du groupe des Verts.

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