Scout toujours, le vigneron fait de Lavaux un grand jeu

Alain CholletLe producteur de Villette Alain Chollet multiplie les initiatives collectives pour faire venir les touristes dans le vignoble.

Image: FLORIAN CELLA

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Alain Chollet insiste avant toute chose pour planter le décor. D’un pas sûr, il nous emmène sur sa terrasse dominant le village d’Aran et le vignoble de Villette, ne s’arrêtant que lorsqu’on en touche la barrière. «Je voulais vous montrer ça, dit-il ses yeux clairs perdus dans les montagnes, le lac et les vignes. C’est inspirant, non?» Le préambule fait son effet. Durant toute l’interview, on se rappellera le Hodler qui défile au quotidien sous la maison familiale du Daley, où les Chollet habitent à trois générations. Ce n’est pas un hasard si le vigneron veut graver cette image. «L’âge d’or de la viticulture est passé. Aujourd’hui, je dois faire avec un tiers de moins que mon papa. Mais le vignoble n’est pas seulement un lieu de production.»

Le credo motive toutes les initiatives de celui qui s’engage depuis vingt-cinq ans pour faire bouger le vignoble inscrit au patrimoine mondial, et pour que le slogan «Aran, village vigneron» marque les esprits. Le petit train des vignes Lavaux Express, c’est lui. Le jeu-parcours Vign’Heroes, qui permet au promeneur de vivre une année vigneronne et d’en comprendre les enjeux et les aléas, c’est encore lui. Lui, mais toujours avec les autres. «Avoir une idée, c’est bien, mais il faut la concrétiser. J’essaie de donner l’étincelle, après il y a les relations de chacun. Le développement commercial m’intéresse moins que l’aspect créatif…» Il n’est d’ailleurs jamais le président des projets qu’il initie. «Mon rapport de fin d’école de recrues me disait «inapte au commandement». J’étais fier! Toute ma vie a justifié cela.»

C’est donc en fédérateur qu’il s’engage dans l’animation du Caveau des vignerons de Villette, un des plus dynamiques de la région, lorsqu’il reprend le domaine familial à 29 ans. «J’avais toujours été en activité ailleurs avec le scoutisme. Je ne voulais pas réintégrer la communauté vigneronne les mains vides.» Depuis ses 8 ans, le cadet de quatre frères passe en effet le plus clair de son temps au sein des brigades lausannoises des Flambeaux de l’Évangile, un groupe scout confessionnel. Il y rencontre Corinne, qui lui donnera deux filles, et y découvre le précepte de Baden-Powell, dont il nous remet même une copie: «Soyez prêts à vivre heureux et à mourir heureux.» Il y a un peu du ravi de la crèche, mais la tête bien sur les épaules, chez celui qui aurait «sans doute été assistant social» s’il n’avait pas fait vigneron.

L’importance de l’accueil

Le scoutisme lui apporte «un intérêt pour la diversification» et il y comprend «que l’on peut tout solutionner par le jeu». Un voyage en solitaire à travers les grandes plaines américaines lui fait aussi prendre conscience de l’importance de l’accueil. «Je me suis dit qu’il fallait garder ça avec les gens qui viendraient nous voir.» Une année d’aide humanitaire en Afrique lui apprend la débrouillardise. Outre ces outils, il ramène de ses voyages le fait que «c’est quand on revient que l’on se rend compte que la région est belle». Et qu’elle ne peut pas appartenir qu’à une poignée de privilégiés.

Bien avant que le mot «œnotourisme» fasse son apparition à Lavaux, Alain Chollet ouvre les capites de son domaine aux promeneurs et ses portes trois jours par année. Chez lui, les vendanges se font «à la carte», permettant à des citadins en mal de nature de venir s’essayer au sécateur. «Alain a toujours une idée d’avance, admire Katya Jobin, responsable du Point I de Cully (lié à Montreux-Vevey Tourisme). C’est un doux rêveur, un poète, doublé d’un entrepreneur.» La responsable l’a suivi dans l’aventure du Lavaux Express, alors qu’elle peinait à trouver des activités à proposer aux visiteurs. «Son entreprise est une philosophie. Par exemple, il élève ses vins en musique (ndlr: il joue une heure de saxophone par jour parmi ses cuves dès l’encavage)! Il consacre du temps à des projets sans que cela rapporte. Sa porte est ouverte, même à celui qui n’est pas un futur client.»

Et si on évoque les risques de débordements liés à cette ouverture à tous, Alain Chollet sourit. «Dans cette démarche d’accueil, il y a une part d’éducation. Si on ne fait pas cet effort, moins de vignerons s’en sortiront.» Il avoue avoir parfois dû convaincre. «Je me souviens du syndic de Cully qui m’avait emmené sur la place d’Armes et dit: «Regarde, il y a personne! Qui veux-tu transporter dans ton petit train?» Aujourd’hui, nous embarquons 20 000 personnes par an entre Lutry et Cully, et les communes nous soutiennent.»

Au départ, l’acte créatif

Le vigneron n’est pas le premier visionnaire chez les Chollet. L’arrière-grand-père, qui acheta le domaine en 1921 après s’être fait un «joli bas de laine» dans la framboise, à Échandens, avait préparé les vignes à la mécanisation avant même que les premiers outils ne débarquent dans les rangs. Autre avant-gardiste de la famille, son grand-oncle Edmond Chollet. Alors syndic de Villette, il avait élaboré un plan pour préserver le vignoble du bétonnage, avant qu’un certain Franz Weber le fasse passer lui-même pour un bétonneur… «C’est une grande déception qu’il n’ait pas été reconnu.» Car cela semble évident pour Alain Chollet que tous les vignerons chérissent ce coin de pays. «Il y a une sorte de perfection entre le ciel, le lac, les montagnes et les villages», lâche-t-il, presque mystique. Il n’ira pas plus loin sur le terrain de la religion, «c’est très vaudois». Mais la vigne et sa capacité à renaître dans l’adversité reflètent si bien l’âme humaine, dit-il d’une voix douce. «J’aimerais bien, oui, qu’il y ait eu cet acte créatif au départ.» (24 heures)

Créé: 16.02.2018, 09h20

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Bio

1963 Naît à Aran-Villette le 17 janvier.

1971 Intègre un groupe scout confessionnel à Lausanne. Y sera actif jusqu’à ses 34 ans.

1984 Part six mois en solitaire à travers les États-Unis entre la fin de son apprentissage de vigneron et sa formation à Changins.

1988 Épouse Corinne. Ils auront deux filles, Johanne et Valentine. Le couple part une année en République démocratique du Congo avec Pain pour le prochain, pour construire une école en soins infirmiers.

1992 Reprend le domaine familial (4e génération).

1993 Devient responsable de l’animation au Caveau des vignerons de Villette.

1998 Ouvre ses deux capites au public: premier pied dans l’œnotourisme.

2003 Lance le petit train Lavaux Express après avoir découvert un projet similaire dans le vignoble de Collioure (Pyrénées).

2007 Commence à élever ses vins en musique.

2015 Crée le jeu Vign’Heroes.

2018 Projet «Aran, village vigneron».

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