Le sociologue tout terrain devenu premier citoyen

PortraitElu au perchoir du Conseil communal de Renens, Oumar Niang a tracé sa route du Sénégal au Darfour en passant par le fin fond de la Broye.

Oumar Niang, président du Conseil communal de Renens, septembre 2018

Oumar Niang, président du Conseil communal de Renens, septembre 2018 Image: Vanessa Cardoso

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Certains protocoles s’imposent lors d’une prise de fonction en tant que premier citoyen d’une ville, surtout s’il s’agit de la quatrième du canton. Oumar Niang s’y plie avec le sourire, prêt à raconter à la presse le chemin parcouru jusqu’au perchoir du Conseil communal de Renens. Il reçoit dans les coulisses de la Salle de spectacles, où se tiennent les séances du plénum, au carnotzet pour être précis. Sur la table, une corbeille de croissants en signe de bienvenue. «Ce n’est pas aux frais du contribuable!» s’exclame-t-il en partant d’un rire sonore.

Décontracté en jean et T-shirt, l’homme en impose par sa carrure. Mais il faut le voir dépasser la foule d’une tête, sanglé dans un blazer – de circonstance pour les événements publics qui peuplent désormais son agenda. Nommé à la présidence du Conseil avant la pause estivale, il avait tenu à saluer le «courage politique» des autres élus. «Ils se sont habitués à ce grand noir qui parle avec un drôle d’accent!» nous explique-t-il à quelques jours de sa première séance en fonction, le 13 septembre. C’est qu’Oumar Niang siège à Renens dans les rangs socialistes depuis 2009 déjà. «En tant que membre du comité de la section de Renens, c’était son tour tout naturellement», relève son collègue de parti Eugène Roscigno. Les avis concordent pour dresser le portrait d’un camarade qui n’est pas du genre à marcher sur la tête des autres. Il a pourtant accédé au comité du PS Vaud, où il a siégé jusqu’en 2016. Mais sa présence était «à la limite de la discrétion», se souvient l’Yverdonnois Pierre Dessemontet, qui l’y a côtoyé.

Oumar Niang semble taillé pour pratiquer le consensus cher à la politique suisse. Et pourtant, né au Sénégal il y a bientôt 50 ans, rien ne le destinait à d’autres horizons que Saint-Louis, «une île entre l’océan et le désert». Là-bas, ses premiers émois politiques le font rejoindre un groupe néomarxiste. À 16 ans, il subit alors comme tout le monde les concours ultracompétitifs qui jalonnent les études. «Le Sénégal a toujours été soumis au bon vouloir des institutions internationales. Dans l’éducation, cela se traduisait par ce système absurde. Quand vous êtes jeune, ça vous révolte.»

La Suisse s’ouvre à lui grâce à une bourse d’études. Alors que sa mère, veuve depuis qu’il a 15 ans, ne sait ni lire ni écrire, il s’en va étudier la sociologie à l’Université de Fribourg. «En partant, je ne voulais rien d’autre que réussir, la rendre fière et retourner en Afrique.» Au-delà de ça, il n’y a jamais eu de plan. «Je ne me suis jamais projeté dans le futur. C’est impossible quand vous avez vu des gens, pareils à vous, mourir de maladie alors qu’ils sont brillants et prometteurs.»

De l’École hôtelière à la lutte antisida

Sociologue? Aujourd’hui encore, c’est ainsi qu’il se présente. Depuis 14 ans, il travaille au sein du Groupe sida Genève, une association active dans la prévention et le soutien aux porteurs du virus. Mais avant cela, il a mis à profit son bagage universitaire sur bien d’autres terrains, dont certains assez inattendus. L’un d’entre eux est l’École hôtelière de Lausanne, où il a enseigné la communication sociale et culturelle. Premier job. «C’était un public d’étudiants venus d’horizons différents. Mon but était de leur faire avoir un regard critique sur la culture des autres tout en la respectant.» Dans l’intervalle, les attentats du 11 septembre 2001 ont donné tout son sens à ce thème, l’amenant à monter des ateliers pour aborder le sujet, alors qu’il est lui-même musulman.

«À cette époque-là, je savais que je ferais ma vie en Suisse. Mais c’était important pour moi de rendre quelque chose à l’Afrique.» Il décide de partir en mission pour l’ONG britannique Oxfam, d’abord pour un projet de recherche en Afrique de l’Est, puis sur le terrain, au Darfour. Là, il aide des communautés de femmes à reconstruire des villages entiers sans hommes, pour la plupart disparus ou morts dans les conflits. «Ça a renforcé mon africanité, c’est-à-dire ma fierté de venir d’Afrique. Car si ce continent est dans cette situation, c’est bel et bien malgré lui.» Être un humanitaire africain ne facilite pourtant pas toujours son travail. «Les femmes ne faisaient pas confiance aux hommes, et encore moins aux hommes noirs. Elles les voyaient comme la source de leurs problèmes! Dans ces conditions, agir au sein d’une organisation africaine n’aurait pas été possible. Il leur fallait cette caution caucasienne en quelque sorte», dit-il en toute franchise. En revenant en Suisse, il ramène dans son esprit un supplément d’Afrique qui l’accompagne encore aujourd’hui. «C’est là que j’ai fait la rencontre du sida. Et je ne parle pas du virus, mais de la maladie quand elle touche les gens en phase terminale. Voir cette séparation entre deux mondes a réveillé ma conscience politique. Dans l’un, les gens ont accès aux trithérapies. Dans l’autre, ils ne savent même pas de quoi ils sont en train de mourir.»

Il s’installe à Renens un peu par hasard, pour être proche de son travail, à Genève, et ne tarde pas à s’engager en politique. Ce n’était pas la première fois à vrai dire. Il avait déjà fait un premier tour de piste dans le petit village broyard de Lovatens, bien des années plus tôt. «Le commandant des pompiers m’avait inscrit comme candidat lors d’une complémentaire. Il a déclaré qu’il fallait un gauchiste au Conseil général!» C’est à cette époque que remonte son choix de s’encarter au Parti socialiste. Il aurait pu changer de bord en rejoignant Renens la rouge, bastion historique du POP. «On me dit que j’ai des idées d’extrême gauche. Et c’est vrai que j’ai fréquenté ces milieux-là. On peut bien sûr vouloir dire non à tout. Mais quand on a un objectif, il faut apprendre à lâcher du lest. Il faut savoir taire certaines de ses exigences si elles vous empêchent de réaliser vos projets.»

Créé: 13.09.2018, 09h16

Bio

1968 Naissance à Saint-Louis du Sénégal. 1997 Obtient sa licence en sociologie à l’Université de Fribourg. 1999 S’engage auprès d’Appartenances, association lausannoise d’aide aux migrants, et enseigne à l’École hôtelière de Lausanne. 2002 Part en mission humanitaire. 2004 Regagne la Suisse pour prendre un poste de chargé de projet au sein du Groupe sida Genève. 2009 Établi à Renens, il entre au Conseil communal dans les rangs du PS. 2014 Accueille un fils, Abdoulaye Jean-Claude, avec son épouse, Marie Angélique. 2012-2016 Siège au Comité directeur du PS Vaud. 2018 Est élu à la présidence du Conseil communal de Renens.

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