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Le survivant romantique au service des créateurs

Marc Donnadieu, conservateur en chef du Musée de l’Élysée, veut mourir en gardant l’illusion de la puissance de l’art.

Marc Donnadieu pendant les préparatifs de l'exposition «Liu Bolin – Le Théâtre des apparences», sa première exposition en tant que commissaire principal au Musée de l'Elysée.
Marc Donnadieu pendant les préparatifs de l'exposition «Liu Bolin – Le Théâtre des apparences», sa première exposition en tant que commissaire principal au Musée de l'Elysée.
PATRICK MARTIN

Son allure hésite entre le chevalier médiéval sans armure et le dandy du XXIe siècle. Cette oscillation de l’apparence, qu’il porte avec nonchalance, a valeur d’avertissement. Pour Marc Donnadieu, conservateur en chef du Musée de l’Élysée depuis une année, les dehors ne suffisent pas à percer l’intériorité, la forme ne circonscrit pas toujours le contenu. Des combattants d’antan, il pourrait pourtant revendiquer la cuirasse, lui qui a consacré deux livres au corset, cette pièce de vêtement si typiquement féminine qui tire justement ses origines de la panoplie guerrière du Moyen Âge. «Je m’intéresse beaucoup aux questions de genres, de féminité, même si je dois être le féministe le plus misogyne qui soit, de par mon éducation assez machiste.»

Personne ne l’a encore vu déambuler avec heaume et chausses, mais il arbore parfois le kilt, notamment lors de la dernière Nuit des Images. «C’est Tatyana (ndlr: Franck, directrice du musée) qui l’a voulu. Je peux être très obéissant. Mais j’assume mon côté baroque, anti-conformiste. J’ai raté des postes à cause de ça. C’est à prendre ou à laisser, même si je peux porter sans problème le costume et la cravate.»

Ce jeu sur la surface et ses illusions, «le conflictuel et l’ambigu», l’a poussé à prendre un pseudonyme pour signer ses nombreux articles – pour «Le Jardin des Modes», «FauxQ» ou «Art Press» – et ouvrages – sur le photographe Bernard Plossu, le designer Jasper Morrison, l’architecte Hervé Bagot… «Je craignais que mon apparence contamine mon propos. Je voulais que mon écriture soit appréhendée pour ce qu’elle est.» Le masque pour être au plus près de sa voix, de ses idées. Son nom de plume (qui n’est pas un nom de guerre), Charles-Arthur Boyer, trahit une fascination pour son ascendance. Charles est un prénom coutumier de la lignée de son père. Arthur, celui du père adoptif de son père. Et Boyer, le nom du beau-père de sa mère.

En rejeton d’une famille de pieds-noirs du Maroc, d’origine arménienne de Perse du côté paternel et espagnole du côté maternel, Marc Donnadieu connaît son arbre généalogique sur le bout des doigts. «C’est le lot de tous les émigrés sans traces tangibles de filiation, sans terre natale. La France est pour moi un pays d’attache, une nationalité d’adoption.» Parmi les figures familiales, l’un de ses arrière-grands-oncles, Charles Garabed Atamian (1872-1947), s’est distingué en tant que peintre. «Un peintre de bord de mer, dans le goût de la peinture post-impressionniste.»

Son arrière-grand-père opte quant à lui pour la photographie, en portraitiste qui finit par émigrer au Maroc. Des décennies plus tard, son arrière-petit-fils choisit la même voie. «J’ai fait de la photo très jeune, mais je ne savais même pas que mon père descendait d’artistes.» Il réalise un apprentissage de photographe à Saint-Saturnin-lès-Apt, dans le sud-est de la France. «J’ai suivi des mariages, des banquets, des enterrements. À ce moment, il n’y avait pas encore de section dédiée au Beaux-Arts pour la photographie. C’est arrivé quelques années plus tard, à Metz.»

Le Paris des années 1980

Le jeune homme est précoce. Il n’a que 13 ans lorsqu’il part visiter, seul, l’exposition posthume de Picasso au Palais des Papes d’Avignon en 1973, hante les théâtres en solitaire à l’adolescence. Un peu plus tard, c’est lors de ses virées culturelles parisiennes qu’il ressent un déclic. L’art sera sa vie. S’il entreprend des études d’architecture – «dans la perspective de la photographie; je pensais également réaliser des reportages dans des ateliers d’artistes» – il ne construira presque jamais, mais se jettera à corps perdu «dans la création vivante, à l’appel d’artistes» auxquels il pense «pouvoir apporter quelque chose».

À Paris, il se jette aussi dans la mêlée des corps. «En 1981 arrive Mitterrand qui dépénalise l’homosexualité. C’était comme une magnifique pâtisserie qui ouvre. Six mois plus tard, on vous dit que tout est empoisonné, mais on mange quand même tous les gâteaux. Tout le monde vivait dans le déni, prenait des risques. Nous avons mis du temps à en prendre conscience, à gagner un sens de la responsabilité.» Ces années 80 sont celles du sida, mais aussi du Palace, la fameuse boîte parisienne, où il croise Roland Barthes, Michel Foucault, danse avec Grace Jones.

Le jeune Bob Wilson, John Cage, Robert Mapplethorpe, Andy Warhol – «il me faisait très peur» – sont de passage à Paris, mais Marc Donnadieu ose à peine leur adresser la parole. «J’étais ultratimide, je parlais mal l’anglais et je ne voulais déranger personne si je n’avais rien à proposer. De quel droit?» Il n’a pas osé aller voir la pièce «Les Idoles» de Christophe Honoré, récemment à Vidy. «J’ai failli, mais non. Il est difficile d’aller voir sa propre vie sur scène…»

«Amplifier les regards»

L’époque se distingue par son insouciance, par le brassage des gens et des idées. Marc Donnadieu fait les bonnes rencontres, souvent avec des femmes. Il apprend, multiplie les activités - figurant, libraire, journaliste, programmateur d’un festival de films, animateur de radio libre -, expose ses Polaroid. «Il n’était pas question de hiérarchies, on inventait librement notre métier, dans le refus des normes, sans s’inquiéter d’emblée d’une légitimité professionnelle.» Les écrits, les expos, les institutions muséales l’ont depuis happé. Sa directrice, Tatyana Franck, l’a choisi pour l’originalité de ses présentations à la subjectivité revendiquée. «Il a un point de vue différent, très ouvert, remarque la responsable du musée lausannois. Sa culture transversale lui permet d’amplifier les regards. C’est un atout pour Plateforme10.»

Reliant passé et présent avec autant d’érudition que de curiosité, il demeure marqué par cette décennie formatrice, cette période d’urgence créative. «J’en ai gardé un syndrome du survivant, un devoir mémoriel pour ceux qui sont morts. Je suis une vestale qui maintient le feu intact.» Pour lui, l’art occupe toujours la plus haute place. «Les créateurs peuvent sauver le monde. Je mourrai avec cet idéalisme-là. On ne pourra pas m’enlever cette illusion.»

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