Elle tatoue les gens... et les villes

PortraitTami Hopf peint des fresques et tatoue dans un même état d’esprit: «servir à quelque chose de positif».

Tami Hopf et son vélo, Brigitte.

Tami Hopf et son vélo, Brigitte. Image: Jean-Paul Guinnard

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«Oui, oui et encore oui!» À la question de savoir si elle est un peu control freak, Tami Hopf répond un grand sourire aux lèvres, sans hésiter ni se vexer. La Brésilienne de 31 ans, établie en Suisse depuis six ans, n’est pas du genre à se laisser tranquillement porter par la vie en attendant que les choses se passent. «À 20 ans, j’ai compris que pour mon métier, la communication, je devais vivre dans une grande ville. Mais je ne me voyais pas à São Paulo, où j’avais fait mes études et où j’avais monté ma première boîte.» Elle tente Buenos Aires et Santiago. Les mandats arrivent mais pas l’envie de prendre racine. Retour à São Paulo. «Ça marchait bien, j’ai eu très vite des clients à l’international. Le WWF ou Red Bull, par exemple. J’avais 22 ans, c’était cool.»

Mais il lui manque la maîtrise de l’anglais, tout comme la conviction qu’elle est au bon endroit. Elle plie bagage pour l’Australie, avec l’intention de s’établir là-bas. «Je suis partie à la découverte du pays et mes plans ont radicalement changé quand j’ai rencontré mon chéri: Daniel, un Portugais qui habitait Fribourg.» L’amour fou semble être la seule chose à pouvoir faire dévier Tami de sa route. À la simple évocation de celui qui est devenu son mari il y a six ans, les larmes lui montent aux yeux. «Il m’a portée, soutenue.»

Ils tentent un an de relation à distance, lorsqu’elle rentre d’Australie. «C’est là que j’ai recommencé à dessiner à fond, j’étais dévastée par cette séparation!» Daniel, qui termine ses études, file rejoindre sa douce au Brésil. «Il n’a pas aimé São Paulo. Au bout de deux semaines, il m’a dit que ce n’était pas possible.» Alors c’est Tami qui lâche son business et traverse l’Atlantique, contre l’avis de sa famille. «Très malin, il m’a fait découvrir la Suisse pendant l’été. Les festivals, les voyages en Europe… C’était juste génial.»

Elle s’installe définitivement un 1er janvier. «La réalité a été beaucoup plus dure. Je me suis sentie seule au début. Je me suis donné un an pour apprendre le français. J’avais envie de travailler, dans n’importe quel domaine, m’intégrer…» Elle décroche son premier emploi pile dans son champ d’activité, à Berne. «Je frappais aux portes, je donnais mon portfolio, voilà. C’était une boîte sympa, au taquet. J’ai appris beaucoup, sauf l’allemand!» Ses grands yeux noisette se plantent dans ceux de son interlocutrice et sa détermination percute. Tami Hopf ne semble pas être sensible à la notion de limite. Neuf mois après son arrivée en Suisse, elle est directrice artistique. «Ça a été hyper vite, un peu trop même! Et je sentais depuis un moment que je ne voulais plus faire de la pub… Je voulais faire du créatif: sortir des ordinateurs, utiliser mes mains. Amener des sentiments positifs et pas faire acheter des choses dont les gens n’ont pas besoin.» Elle dit qu’elle a simplement pris le chemin pour y arriver, on comprend que c’est en réalité elle qui l’a tracé.

Le premier mur à Lisbonne

«Je me baladais tout le temps avec un carnet, c’est comme ça que j’ai trouvé mon style. Avec tous ces petits points, j’arrivais à donner de la profondeur, du volume.» Elle se met à dessiner pour les autres – des étiquettes de bière notamment –, à publier ses réalisations. Elle postule un beau jour à un concours d’art contemporain à Lisbonne et se voit offrir un mur de 100 m2. En trois jours, elle réalise sa première fresque. «Je n’avais absolument jamais fait ça. Mon chéri et moi, on a passé des heures là-dessus. On arrêtait des gens dans la rue pour qu’ils nous aident. Les voisins nous amenaient à manger, on a fait plein de rencontres. C’était fou!» Depuis, elle reçoit tous les jours des images de son œuvre prises par des inconnus, émus. C’est aussi ce qui arrive depuis quelques semaines avec la fresque réalisée rue du Simplon, à Lausanne. Et les patients du nouvel Hôpital Riviera Chablais feront sans doute la même chose: elle y a peint une trentaine d’œuvres murales.

«Les yeux, ça raconte trop, tout de suite. Alors je n’en dessine pas.»

Les commandes de dessins pour des tatouages commencent à affluer il y a trois ans. «Quand j’ai vu le résultat fait par d’autres mains, j’ai été hyperdéçue. Ce n’était pas précis. Alors j’ai eu envie d’apprendre à le faire moi-même.» En Suisse, elle ne trouve personne d’accord de lui enseigner. «Un ami tatoueur est venu d’Allemagne pour me donner les premières bases pendant une semaine. Puis je suis allée au Brésil, où des amis m’ont prêté leur peau pour mes tests.» La facilité avec laquelle cette femme se donne les moyens de ses ambitions force l’admiration. La tatoueuse autodidacte revient avec un portfolio. «Ce que j’ai vu dans les studios ici ne me correspondait pas vraiment.» L’entrepreneuse née monte alors son propre studio. Elle exerce – il y a un an d’attente – dans son havre de Vevey. Un bel espace qui fait aussi office de bureau et de lieu de réunion. «J’ai créé le processus du tattoo que j’aurais aimé vivre. Et je ne veux pas un chef qui me met la pression.» Indépendance toujours: hors de question de recopier des classiques.

Des oiseaux pour son père

Tami imprime son style. Il donne très souvent à voir des fleurs, des oiseaux et des femmes. Celles-ci n’ont jamais d’yeux. «Les yeux, ça raconte trop, tout de suite. Alors je n’en dessine pas.» Les oiseaux, eux, viennent de son enfance au Brésil. Ils peuplent ses œuvres en souvenir de son père, aujourd’hui décédé. «C’était un architecte un peu fou. Nous avions une maison avec plusieurs étages de toits plats. La nuit, on allait se coucher dessus et on regardait le ciel. C’est à ça que je pense souvent quand je dessine…»

Le Brésil ne lui manque pas. Sauf les gens, la musique et «une forme spontanée de solidarité, dit-elle dans un français où de toutes petites pointes d’accent affleurent parfois. Ici, quand je suis arrivée, les portes étaient bien fermées.» Elle dit désormais adorer la Suisse, même si pour elle, «ce n’est pas la réalité. C’est l’endroit qui fonctionne comme j’aime fonctionner, pas comme j’aime vivre.» Elle rêve ainsi d’une vie entre ici et un ailleurs «plus chaud, plus fou» qu’elle préfère pour l’heure garder secret.

Créé: 17.09.2019, 09h41

Bio

1987 Naît à Pouso Alegre (MG), Brésil.

2001 Reçoit son premier vélo: Dedê.

2006 Change d’adresse et part pour São Paulo.

2007 Entre à l’université. Premier job.

2008 Création de Hop Studio en version brésilienne.

2010 Décroche son diplôme universitaire en communication, option Direction artistique.

2011 «J’ai trouvé l’amour en Australie (ça annonce la suite…)»

2013 «J’ai changé mon statut Facebook: mariée à Fribourg city!»

2014 Change cette fois-ci d’adresse et s’installe à Vevey.

2016 Reçoit son deuxième vélo: Brigitte. Et réalise sa première grande fresque, à Lisbonne.

2017 Obtient les clés de son studio, à la rue d’Italie 26, à Vevey. Elle transforme ce salon de coiffure en lieu de travail, de réunion et de tatouage.

2019 «J’ai besoin de vacances!» Ce sera un mois au Brésil. Sans travail. «Sauf quelques retouches sur des amis!»

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