D’un tube pour les oreilles à des plaques pour l’œil

PortraitLe musicien, Sébastien Kohler, qui a tâté du succès, récidive en photo, avec ses clichés ressuscitant une technique ancienne.

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Il n’est pas dans la coutume de cette page de confier le portrait photographique à celui ou celle qui s’y trouve dépeint. Toute règle étant faite pour être transgressée, Sébastien Kohler signe son autoportrait. Le Lausannois présente, au Musée suisse de l’appareil photographique de Vevey, une expo de portraits réalisés selon l’ancienne technique du collodion humide. Il était tentant de le soumettre à son propre procédé, exhibant ainsi tout à la fois sa personne et son travail. Et le rendant aussi responsable de son image. «J’ai une drôle de tête, non?» s’interroge-t-il dans son appartement cosy du centre-ville, à une rue de son lieu de naissance. «On dirait que je n’ai pas de nez…» La remarque amuse de la part de cet autodidacte aux travaux remarqués et couronnés de succès. Le nez creux, pour le moins…

Car Sébastien Kohler a déjà au moins une vie derrière lui, celle de musicien, coauteur d’un tube house, At Night, qui l’a fait vivre durant des années. D’emblée, le fils d’une assistante sociale et d’un architecte savait qu’il n’allait pas suivre la voie la plus classique après un CFC d’électronicien effectué à Sainte-Croix. «Je suis resté quatre ans dans ce goulag, car, quoi qu’on dise, la ville est toujours sous le brouillard, pas au-dessus.» Il profite déjà de cet exil pour fréquenter en solitaire les odeurs chimiques du labo photo de l’école. À sa sortie, le département d’électronique du CHUV ne le verra pas longtemps. La technique ne l’intéresse que lorsqu’elle est au service de la musique. «À 18-19 ans, j’avais déjà acheté un sampler qui coûtait dans les 5000 francs.»

Son frère, Stephan «Mandrax» Kohler, mixe déjà à la Dolce Vita. Sébastien Kohler fréquente le milieu des DJ mais s’en va concilier passion musicale et préoccupations professionnelles dans un petit studio de l’ouest de Londres appartenant au groupe The Screaming Marionettes. «C’était des semi-gangsters, le personnel pointait au chômage – à part moi – et il y avait toujours un zonard dealer sur le canapé de l’entrée. Cinq ans avant mon arrivée, le poste était tenu par Jamiroquai.» En pleine vague de Manchester, il travaille avec «un vieil ingénieur son un peu cramé» dans un milieu rock, sur d’antiques bandes. «Il va toujours au bout de sa démarche, relève son frère. Que ce soit en musique avec le rock, le reggae, ou en photo avec ses images analogiques, je vois des parallèles chez lui. Il aime ce qui est organique, brut, assez rêche, aux antipodes de l’aseptisé.»

«Je crois qu’il est devenu le plus gros passage radio en Angleterre en 2002. On l’entendait partout, à Ibiza, sur des compilations, en vacances et même à la Migros»

À son retour en Suisse, en 1996, il a toujours la musique en tête. À peine revenu, il part avec Sens Unik qui «avait besoin d’un assistant parlant anglais pour enregistrer un album à New York, au Battery Studio, avec l’un des plus gros régisseurs américains, et j’étais payé pour le traduire!» Son projet avec Alex Attias, Bel-Air Project, se fait remarquer en 1998 avec le titre Dark Jazzor, croisement de drum’n’bass et de house. «À l’époque, on pouvait survivre en sortant 3000 maxis et se faire 15 000 francs. Ce n’était pas très raisonnable, mais envisageable.» Les affaires s’accélèrent quand il signe, avec son frère, le duo Shakedown chez Naïve, «en pleine période post-Daft Punk, avec des groupes comme Dax Riders, Chemical Brothers, Orbital». Après des péripéties de licence et de distribution, leur titre At Night explose autour de 2001. «Je crois qu’il est devenu le plus gros passage radio en Angleterre en 2002. On l’entendait partout, à Ibiza, sur des compilations, en vacances et même à la Migros.» Ce succès leur vaut des commandes de remix (Bootsy Collins, Mirwais, Roni Size, Sly & Robbie) et le duo passe à l’émission Top of the Pops. Contrastes. «Comme il fallait attendre pour toucher les droits d’auteur, je faisais toujours des livraisons pour La Poste.»

Papa et pédagogue

Sébastien Kohler a été à bonne école pour ne pas se prendre au sérieux. Il raconte ce passé comme une bonne blague, un rêve passager qu’il a pu étreindre très fort, mais les promenades au parc de Milan – celui de son enfance – avec sa fille de 4 ans enchantent avec plus de certitude son présent de papa un peu tardif mais très concerné. Même s’il sort toujours, avec DJ Phileas, du reggae synthétique mais aux effluves roots – le Jamaïcain Cornell Campbell a chanté pour eux – il réserve désormais la plus grande partie de son attention musicale à l’enseignement. À la Haute École de Musique (HEMU), il a succédé à Pierre Audétat au poste de musique assistée par ordinateur et prend son pied depuis 2008 dans son rôle de pédagogue.

Même un peu lassé par la production et l’éventualité d’un album solo, le technicien en lui se devait de trouver de nouveaux défis. Ce sera la photographie avec des complications toujours plus folles après avoir retrouvé les joies du développement dans sa salle de bains. Avec l’acquisition d’une vieille chambre – ces ancestraux accordéons photographiques –, il se lance dans l’exploration de techniques révolues avec Chris Mettraux, autre fada du vintage, et arrête son choix sur celle du collodion humide, du milieu du XIXe siècle. Un procédé qui demande de travailler, dans la même foulée, la préparation du support et la prise d’image. «J’avais le support pour plaques de verre. Il m’a fallu installer une bonne ventilation car il faut utiliser des produits assez méchants, éther et alcool. Je porte un masque tout le temps.» Sa nouvelle passion arrive aux oreilles de Stefano Stoll, directeur du Festival Images, qui l’expose en 2014. «Il m’a fasciné quand il m’a parlé de ce qu’il faisait dans sa cave. Il a une méticulosité, une maîtrise, qui impressionne. Cela montre aussi que prendre des risques à un niveau local peut payer.» À l’époque, un article du New York Times reproduit une de ses photos. Après ses portraits, le photographe d’un présent vieilli a trouvé le moyen de transférer sa technique sur numérique et s’est attelé à une nouvelle tâche un peu folle avec Sébastien Théraulaz: créer des images d’une métropole fictive à partir d’une maquette en bouteilles de shampooing. (24 heures)

Créé: 15.12.2017, 08h03

Bio

1969 Naissance le 2 septembre à Lausanne.

1986 Les débuts de l’electro et de la house. «Cela a marqué ma vie et défini pas mal de choses.»

1993 Émigre à Londres, du côté de Carnival Street. «Je me retrouve dans l’ouragan de la musique anglaise, le reggae, les débuts de la drum’n’bass. J’apprends l’anglais. Tout ce que je voulais.»

1996 Premier album avec Alex Attias sous le nom de Bel-Air Project.

2001 Succès du single At Night réalisé avec son frère Mandrax sous le nom de Shakedown. «La surprise. J’ai vécu mon rêve, j’aurai quelque chose à raconter à mes petits-enfants.»

2005 Rencontre sa femme Samantha.

2009 Se lance en photo.

2013 Naissance de sa fille.

2017 Expose jusqu’en mars au Musée de l’appareil photo à Vevey. «Incroyable, encore une fois. Je ne cherche pas l’argent, mais la reconnaissance fait du bien.»

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