Le vent a bien tourné pour la recordwoman du cinéma suisse

PortraitNée entre l’Oberland bernois et les îles Samoa, Bettina Oberli a imposé sa patte et secoué le box-office. Elle sort son premier film «français»

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Il a fallu convenir d’un second rendez-vous avec Bettina Oberli. Le premier, au lendemain matin d’une nuit d’orage tessinois, avait trouvé la cinéaste si abattue qu’il était impossible d’en extraire un portrait fidèle, sinon celui d’une passionnée aux émotions littéralement douchées — et on le serait à moins. La veille, la première mondiale de son nouveau long-métrage, «Le vent tourne» (sic), avait été balayée aux deux tiers de son cours par des trombes d’eau froide, vidant la Piazza Grande de Locarno en quelques minutes. Lionel Baier nous avait avertis: voir 8000 personnes fuir son film en courant est pour un réalisateur le pire des cauchemars. «J’essaie d’en rire aujourd’hui, convient un mois plus tard la Zurichoise, mais c’était une torture. J’avais envie d’aller vers chaque spectateur pour lui dire de ne pas partir, qu’il allait rater une phrase importante pour comprendre l’intrigue, que la pluie allait cesser…»

D’un orage à l’autre. Comme dans un film, le tumulte des paquets de flotte sur le pavé de la Piazza Grande s’estompe. Fade out… puis le son regagne en puissance dans un fracas métallique, celui d’une averse du Pacifique mitraillant la tôle ondulée d’un cinéma de fortune, quarante ans plus tôt. Avant de connaître les honneurs de Locarno et la consécration du deuxième plus gros score du cinéma suisse avec sa comédie «Die Herbstzeitlosen», Bettina Oberli a regardé ses premiers films pieds nus sur le sable des îles Samoa, en Polynésie occidentale. Et il pleuvait, là aussi, beaucoup. «Le dimanche, des projections étaient organisées et souvent interrompues. Mais c’était une fête pour tout le village.»

Malgré son teint hâlé et son enfance exotique, elle est née à Interlaken de parents tout à fait helvétiques: une mère native de Brienz et un père originaire de l’Emmental, médecin du tiers-monde catapulté aux antipodes. À l’âge de 6 ans, la petite fille quitte ses îles pour retrouver l’Oberland et des écrans mieux imperméabilisés. «Mon premier souvenir de cinéma, c’était le dessin animé «Bernard et Bianca», à Berne, peu avant Noël. Mais je me souviens surtout du court-métrage d’ouverture, l’histoire d’un petit âne qui perdait sa maman et finissait avec le bœuf dans la crèche, entre Joseph et Marie. J’avais tellement pleuré que ma mère avait dû sortir de la salle avec moi.» Il n’en faut parfois pas plus pour aiguiser une vocation.

Francophile à tous les niveaux

Le pouvoir du septième art, son impact sur l’imaginaire et les émotions, Bettina Oberli l’explorera plus tard dans un cinéma de quartier riche en œuvres françaises contemporaines, ce courant social et urbain de la fin des années 1980, des films d’Olivier Assayas aux «Nuits fauves» de Cyril Collard. L’Alémanique se découvre francophile, pas seulement dans ses goûts culturels: elle rencontre durant la préparation de son travail de diplôme son futur mari, le chef opérateur Stéphane Kuthy, Parisien éduqué à l’ECAL lausannoise. Le couple travaille de concert et se partage au gré des tournages l’éducation de ses deux enfants, Léon (15 ans) et Aurel (11 ans). «Notre cadet aime rejouer des scènes qu’il a vécues durant la journée, ou des matches de foot. Il s’invente des personnages. Mais il le fait pour lui tout seul, dans sa chambre. Ma mère dit que je suis comme lui, avec ce même besoin de digérer la vie en la mettant en scène, sauf que je le fais avec des films que les gens vont voir.»

Et quand ils y vont, c’est en masse. En 2006, «Die Herbstzeitlosen» réunit 600'000 spectateurs au niveau national! Le plus gros carton après le million des «Faiseurs de Suisses», de Rolf Lyssy. De quoi prendre le melon? Pas dans le caractère de la cinéaste, qui conservera à jamais des émotions mixtes de cette success story. «J’ai accouché d’Aurel à 7 h du matin, le jour de la sortie! Tout s’était si bien passé à l’hôpital que j’étais de retour chez moi dans l’après-midi, en pleine forme et euphorique. J’ai proposé à mon mari de me rendre à la première avec le bébé. Heureusement, il a su me convaincre que le public ne comprendrait pas forcément.» Durant une année, l’histoire des trois mamies reconverties dans la lingerie fine restera au sommet du box-office national. «Très honnêtement, les chiffres ne m’intéressaient pas trop. Sans la naissance d’Aurel, cela aurait peut-être été différent. Mais j’avais deux bébés en même temps, en quelque sorte. Tout me semblait parfait et mes émotions étaient partagées.»

Prier le dieu du casting

Du succès du film, elle apprécie surtout les voyages, du Japon aux États-Unis mais pas sur les îles de son enfance, retrouvées une seule fois à l’âge de 19 ans. Trop de choses y ont changé, pour le pire. Elle ne s’interdit pas de s’imaginer vivre à l’étranger, un jour. Pour l’heure, elle goûte au nomadisme des tournages, comme ces mois passés à la dure dans les montagnes jurassiennes pour «Le vent tourne», son premier film «français», avec Mélanie Thierry. L’histoire d’une citadine et de son compagnon qui abandonnent le confort de la ville pour vivre en harmonie avec la nature. Un drame plus psychologique que moraliste, embelli par le souffle sauvage de son décor.

Ce jour-là, à Zurich, le soleil de septembre, plus teigneux qu’au cœur de l’été, rend redoutablement tangible le réchauffement climatique en creux dans le film. «L’homme est incapable de penser le futur, c’est trop abstrait. On est biologiquement dans le court terme, et le politicien l’est électoralement. On va disparaître mais ce n’est pas grave, il reste 5 milliards d’années à la Terre.» Et pas même un Dieu pour nous sauver? «Je ne crois qu’au dieu du casting!»

«Le vent tourne» Sortie le me 19 septembre. Avant-première en présence de l’équipe, lu 17 sept à Lausanne, Cinéma Capitole (20 h 30) et ma 18 sept à Genève, Cinéma Les Scala (20 h). (24 heures)

Créé: 14.09.2018, 10h12

Bio

1972 Naissance à Interlaken. 1978 Après plusieurs années en Polynésie française, la famille revient en Suisse, à Meiringen. 1995 Entre à l’École des beaux-arts de Zurich. 1999 Rencontre son futur mari, Stéphane Kuthy. 2002 Naissance de son premier fils, Léon. Aurel suivra quatre ans plus tard. 2006 Avec 600'000 spectateurs, son deuxième long-métrage, «Die Herbstzeitlosen», affole les foules, principalement alémaniques. Succès international. 2009 «Tannöd», thriller. 2013 La fiction «Lovely Louise» s’offre un beau parcours dans les festivals américains. 2018 «Le vent tourne», avec Mélanie Thierry.

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