Elle veut mater la domination masculine en musique

PortraitLa chanteuse lausannoise Ella Soto parcourt la Suisse pour faire connaître Sisterhood, la BO idéale d’un féminisme post-Weinstein à réinventer.


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Quand la candidate Ségolène Royal tente, en 2007, de remettre au goût du jour le terme «sororité» – la solidarité entre les femmes –, on lui reproche d’inventer un mot. Sauf qu’il existe. Et à l’heure où les harcelées se sont levées comme un seul homme – #metoo ou #balancetonporc –, il résonne. Ella Soto l’a érigé en titre (en anglais, Sisterhood) de son album sorti en juin dernier. «Je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui sans le soutien inconditionnel de toutes mes sœurs de cœur, résume la Lausannoise de 24 ans. C’est pour et grâce à elles que j’écris. Je veux que ma musique puisse aider celles qui, comme moi, ont subi du harcèlement.»

Ella Soto et son Sisterhood ont notamment fait vibrer Lisztomania, la salle des découvertes du Montreux Jazz Festival, en juillet dernier. «C’est une bosseuse. Je l’ai découverte dans des salles difficiles, se souvient David Torreblanca, l’un des programmateurs de la manifestation. Son professionnalisme et son sens de la scène m’avaient immédiatement marqué.»

Une armée de femmes

Comme les divas Mariah Carey, Beyoncé ou Sade, Ella Soto fait du R & B. Dans ses clips, elle s’entoure d’une armée de femmes provocantes. Au cœur de ce gynécée, elle joue tantôt la cheffe de clan, tantôt la pythie. «C’est ce qui me plaît le plus quand je me produis en public ou dans une vidéo: pouvoir me déguiser en quelqu’un d’autre», raconte-t-elle en col roulé rouge et pantalon noir à la table d’un restaurant lausannois. Le parcours d’Ella Soto, c’est un peu la petite histoire dans la grande. Celle qui, par l’exemple, éclaire la société actuelle. Née à Yverdon en 1993 d’un père uruguayen ostéopathe et d’une mère suisse qui deviendra chamane et astrologue après avoir été enseignante, la jeune Ella grandit d’abord à la campagne, à Cugy. Le divorce de ses parents la fait déménager près de la Pontaise, à Lausanne. «C’est là que les ennuis ont commencé. J’ai débarqué dans une école qui comptait de nombreux jeunes à problèmes. Ils me traitaient mal. Les insultes pleuvaient.»

Pour s’échapper du harcèlement qu’elle subit à l’école, Ella Soto se plonge dans la chanson, avec une professionnelle qui lui fait prendre conscience de son talent. «C’est grâce à elle que j’ai persévéré et continué à chanter, je n’avais autrement personne avec qui parler de musique.» Carolina Perez, alias K-ro, sa coach vocale, se souvient: «J’ai tout de suite eu envie de la pousser. Elle était différente des autres, se démarquait et évoluait très rapidement.» Mais il faudra encore quelques années à la jeune femme pour oser prendre la plume et composer. «Je suis une autodidacte. C’est en observant et en essayant de reproduire que j’ai tout appris.»

Watch Out, le premier clip de l’album sorti chez Creaked Records, le même label que les Lausannois de Larytta, a tourné sur les réseaux sociaux dès février 2017. Tournée au milieu des HLM du nord de Lausanne, la séquence fait clairement référence au rap français des années 90. «Je ne viens pas du tout de ce milieu, mais c’était notre manière, à Charlotte Krieger, qui a réalisé le clip, et à moi-même, de rendre hommage à cette époque. Et d’inverser les habitudes en mettant en scène un groupe de meufs.»

Avant Weinstein

Au-delà de l’hommage, les paroles de Watch Out semblent aujourd’hui si justes. En substance, Ella Soto dit à ses «sœurs» de se méfier des hommes et de leurs sales manières. Le disque est sorti trois mois avant le scandale Wein­stein. «Ça n’est pas un hasard. Weinstein, ce n’était que la pointe de l’iceberg. Les femmes subissent depuis trop longtemps le harcèlement. J’ai écrit ce titre pour réagir à ce que plusieurs de mes amies m’avaient raconté. Quand le single est sorti, tellement de personnes m’ont dit qu’elles s’étaient reconnues dans mes textes, je me suis sentie portée par ces témoignages.»

La Lausannoise se définit comme féministe. «J’ai grandi entourée de femmes fortes. Il y avait ma mère, qui subvenait financièrement à nos besoins, car mon père n’avait pas énormément d’argent. Il y avait aussi ma tante, avocate et juge de paix, et ma sœur, illustratrice dont le travail est très revendicateur.» Dès son plus jeune âge, les hommes déçoivent Ella. Dans son souvenir, les seuls échanges agréables ne servent qu’à la mettre en confiance pour finalement profiter d’elle. Célibataire, la jeune fille reste marquée par la muflerie masculine. «Je suis toujours hétéro, mais je crois beaucoup plus aux femmes qu’aux hommes. Elles m’ont toujours tellement aidée et aimée, inconditionnellement. Jamais une meuf ne m’a fait autant de mal qu’un mec!» Une figure masculine reste toutefois intouchable: «Mon père a toujours été un modèle ultime. Le problème, c’est que par la suite, les mecs que je rencontrais ne lui arrivaient pas à la cheville!»

Les épreuves, les dénigrements ont forgé le caractère d’Ella Soto. Un caractère indépendant, teinté de l’attrait maternel pour l’ésotérisme: pour elle, chacun possède en soi une force, une invincibilité. Mais il faut avoir le courage de se rencontrer. Elle, elle s’est trouvée notamment à travers la musique. Elle veut à présent donner envie à ses semblables de prendre le pouvoir, au sens propre comme au figuré. «Je sais aujourd’hui qui je suis et je veux aider les autres à pouvoir à leur tour s’affirmer. C’est ainsi, en retrouvant l’estime de soi, que les femmes peuvent mettre un terme à la domination masculine.» (24 heures)

Créé: 18.01.2018, 10h31

Bio

1993Naissance à Yverdon-les-Bains. Grandit à Cugy jusqu’à l’âge de 7 ans, puis déménage à Lausanne.

2002Rencontre la coach vocale K-ro, qui lui fera prendre conscience de son talent.

2010Part une année en Angleterre et commence à écrire des textes pour de futures chansons.

2012À son retour en Suisse, prend contact avec un beatmaker et commence à apprendre à créer sa musique.

2014Sort Let Yourself Go, sa première chanson en tant qu’Ella Soto. C’est avec ce titre qu’elle gagne une certaine notoriété en Suisse romande.

2015Sort son premier EP – un album de dix titres –, intitulé We’re on a Mission. Premières dates de concert en Suisse romande et alémanique.

2017Sortie de l’EP Sisterhood. Concert au Montreux Jazz Festival.

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