Le vieux Béru emmerde le système à coup de biniou

PortraitLe fondateur des mythiques Bérurier Noir, Loran Béru, s’est reconverti dans un punk celtique où il est plus anticonformiste que jamais.

Image: Patrick Martin

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Il a usé ses cordes vocales en hurlant «mort aux cons», en insultant Jean-Marie Le Pen (cet «enculé de gros Le Pen»), Fleury-Mérogis, les CRS ou l’apartheid. Maintenant il crie contre «le système», Trump, Macron, qui s’en prend à la nature, et continue d’insulter Le Pen, mais la fille, et le Ku Klux Klan en même temps. Tout n’a pas toujours de sens. Mais qu’est-ce que ça peut lui foutre. Au bout d’un moment, la révolte c’est la révolte.

Loran Béru, c’est un de ces rescapés de l’âge d’or du punk français. Le fondateur des Bérurier Noir en 81, puis le guitariste ou le militant –la frontière n’est pas très claire, strident, dans les deux cas– de Parabellum, Kick, Tromatism et on en passe. On l’a vu surgir mince et pâle sur des scènes enfumées, adoucies par les archives de l’analogique, le torse nu recouvert de quelques foulards et de tatouages –un peu, à l’époque.

Il en a maintenant tout un catalogue. Trois traits sur le crâne dont un à travers tout le visage, une tarentule à tête de mort sur la pomme d’Adam, une bigoudène défoncée sur le bras gauche, le Yin Yang dans un coin, et un serpent à chaque bras: «Je les montre à chaque Saint-Patrick. Parce que j’en veux à ceux qui ont fait de la culture celte un business, j’en veux à tous ceux qui disent que la Saint-Patrick justement c’est une fête celte. Saint Patrick, c’était un fasciste. Un colon qui arrive, qui détruit la culture païenne et en chasse les serpents.»

Le registre breton ou celte, un peu sioux des fois, c’est depuis quelques années sa nouvelle tribu. Les Ramoneurs de Menhirs, une joyeuse bande de punks en caravane qui enchaîne les petites salles, un peu comme à l’époque où la musique autonome, la vraie, se passait de promo. La dernière étape, c’était au Puisoir, à Orbe, mercredi soir, dans une salle où ça sentait bon la pâte à crêpe, le cannabis, les vieux treillis et le cuir à pointes. Avec Éric Gorce à la bombarde. Un solide, ancien des concours traditionnels, qui a le premier osé un mélange de guitares et biniou sur le «Vive le feu» des Béru en 85. Richard Bévillon, qui a troqué le bâchi au pompon rouge pour une grande corne de cheveux rouges sur la tête. Parfois, à leurs côtés aussi, l’octogénaire Louise Ebrel, fille d’un trio bretonnant des Côtes-d’Armor: «Une vraie punk dans ce qu’elle fait, plus même que certains types à crête», dit-il. Et lui, l’Alsacien, Loran Béru, descendant d’un réfugié grec, père d’à peu près sept gamins, qui semble avoir enfin trouvé une terre d’asile.

«La culture bretonne, c’est l’accueil. Pas de place pour les fascistes ici. Que pour la richesse des langues et le chant du peuple. Des racines. Quand on joue dans un fest-noz, les vieux dansent la gavotte et, tout devant, les jeunes s’agitent comme des écureuils. Cette culture-là, elle est incompatible avec le jacobinisme centralisateur, ce système qui détruit tout.» Cet éternel anar a visiblement trouvé une nouvelle façon de se révolter. Avec cette langue issue des tréfonds de la campagne du Finistère, au-delà du cliché des brûleurs de portiques d’autoroute et des zadistes de Notre-Dame-des-Landes. Ces insoumissions-là, à l’entendre, tant qu’elle viennent des tripes et de la culture autochtone, c’est un peu la défense de ce qu’était la jeunesse autonome des années 80. Celle qu’on n’écoutait pas.

Mais pas que. «La terre c’est notre avenir, enchaîne-t-il. C’est d’ailleurs notre prochain album. Les enfants, c’est notre avenir. Et vous voyez comment on leur parle? Dès qu’ils se bougent et qu’ils vont dans la rue, on leur dit de retourner à l’école. C’est une honte.»

L’anar sur YouTube

La rue, il en vient Loran Béru. C’est là qu’il jouait gratos dans toutes les salles d’Europe en hurlant, à propos du Front national, «plus jamais de 20%». Aujourd’hui, il l’a mauvaise. Imaginez le nombre de couleuvres à avaler quand il a appelé à voter Macron pour faire barrage à Marine Le Pen en 2017. «Je dis que si la jeunesse s’était réellement bougée, si elle l’avait vraiment emmerdé le FN, ben on n’en serait pas là.»

Pourtant, lui-même a fini par se ranger un peu. YouTube, ce monstre de la mondialisation et du système, c’est là que les vidéos des concerts de l’Olympia des Béru –ou maintenant des clips farcis de squelettes des Ramoneurs–connaissent le succès. «Les Béru n’auraient pas existé avec Internet. C’est de punk à punk que le message passait. Comme les squats, c’était une démonstration politique. Mais maintenant c’est facile à expulser un squatteur. On ne veut pas vivre ça avec des gosses. L’avenir, ce sont les collectifs. Ceux qui prennent possession de la terre, mais pour la cultiver et la garder pour les enfants. On n’est pas des exploitants, seulement des gardiens.»

Rester punk

L’important, c’est de rester punk. «Et maintenant plus que jamais», souligne Éric, quand il arrive à en placer une face à son acolyte, grand cœur et grand bavard. Rester punk. Comme quand Loran volait le Prix du rock français, le bus d’acier, en faisant un doigt d’honneur au jury. Scandale à l’époque. «On l’a refilé à un graphiste. En échange, il nous en a fait un, bien mieux, en conserve de sardines.» Rester insoumis. «Je dis à mes enfants de faire ce que je fais, surtout pas comme je le dis.» Continuer à cracher sur le système ou le commercial. «Nolwenn Leroy? Des fois on en parle dans nos concerts. On dit qu’on l’emmerde. Au milieu d’un «Tri Martolod». Si c’était à refaire? Les excès, la route, les potes qui se brouillent et ceux qui restent, les salles surchauffées et les minivans gelés? «Tout pareil. C’est pénible d’avoir son corps qui lâche, ouais. Sinon je reste comme avant, mais en pire. En vieillissant, on redevient animal. Les idées deviennent plus claires.»

Il se voit bien finir avec les Ramoneurs, Loran Béru. «On n’a jamais dû travailler enfermé pour gagner une pension. Alors on va continuer. Et quand on arrêtera, ce sera la mort. J’espère juste que ça servira d’exemple. Parce qu’on aura eu une belle vie.»

Créé: 26.11.2019, 10h34

Bio

1964 Laurent Katrakazos naît le 31 mars à Sélestat, près de Colmar (F).

1977 Découvre le punk et premier groupe avec un copain. Se fait virer de l’école. 1979 Premier voyage dans l’Angleterre des Clash et des Crass.

1980 Forme la bande des Crasseux au Luxembourg. Y rencontre Éric Gorce.

1982 Débuts dans le théâtre alternatif.

1983 Premier concert des Bérurier.

1989 Du 9 au 11 novembre, le groupe se dissout à l’Olympia.

1993 Se réfugie dans le chamanisme avec Tromatism.

2003 Fonde le label Folklore de la Zone Mondiale.

2004 Décide de ne plus boire que dans sa corne évidée, attachée à la ceinture, pour économiser du plastique.

2005 S’installe en Bretagne et forme Les Ramoneurs de Menhirs.

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