Vingt ans au chevet de ceux que la vie a balafrés

Yan DesarzensLe directeur général de la Fondation Mère Sofia œuvre depuis 1997 auprès des gens de la rue, quitte à faire résonner des blessures personnelles.

Yan Desarzens dirige la Fondation Mère Sofia depuis 2012.

Yan Desarzens dirige la Fondation Mère Sofia depuis 2012. Image: Chantal Dervey

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Il y a des choses qu’il n’est «pas encore prêt à dire» mais il semble capable de tout entendre. Depuis plus de vingt ans, Yan Desarzens prête une oreille attentive aux maux de la rue; et quand il se plie avec retenue à l’exercice du portrait, il dresse en filigrane celui de notre société, qu’il pratique au quotidien. Le directeur général de la Fondation Mère Sofia reçoit dans les locaux de la Soupe populaire, cantine lausannoise de ceux qui ont peu et baromètre de la précarité cantonale. «En quelques années, nous sommes passés de 180 à 240 repas chaque soir, pour des populations toujours plus variées. C’est ça la rue: des violences conjugales, des jeunes en fugue, des travailleurs du sexe, des migrants… Que des histoires bouleversantes, des parcours compliqués.»

Yan Desarzens chemine en parallèle mais raconte comment, parfois, les routes se frôlent. De 1997 à 1999 notamment, lorsqu’il intègre Mère Sofia au sein du Parachute, destiné à l’accueil à bas seuil des 14-18 ans. «Les problèmes de certains adolescents se rapprochaient de mon passé et résonnaient très fort. Mes parents sont divorcés, ma mère consommait beaucoup d’alcool. Voilà, cette période m’a forgé. Ce sont des événements qu’un jeune ne devrait pas vivre.» Il en tire une vocation, le goût du contact humain et une approche éprouvée de la souffrance. «Quand vous avez vécu ça, votre regard sur l’addiction est modifié. Si ça arrive à votre maman, alors ça peut arriver à tout le monde.»

Pourtant, il faut apprendre à ne pas confondre, à ne pas toujours encaisser pour l’autre. «Il faut se connaître et mettre plus ou moins de proximité avec les bénéficiaires. Avec l’expérience, vous êtes moins susceptible de vous laisser déborder. J’ai fait des fautes par le passé, comme inviter un bénéficiaire à mon anniversaire. C’était une erreur sans conséquences mais ce jour-là j’ai pris du travail à la maison.»

Maintenant, les deux mondes ne se touchent plus. À la maison, il y a Lucy, 17 ans, et Liam, 6 ans, fruits d’une relation de plus de vingt années. Il y a du vin aussi, une «belle collection» qui raconte une petite parenthèse. Un break «nécessaire», entre 2003 et 2008, pour diriger l’Œnothèque de la Treille, à Penthaz, avec son beau-père. Il en garde une passion et toutes sortes de bouteilles à partager. «Je suis très fidèle en amitié mais aussi assez exigeant. On doit être là l’un pour l’autre.»

Un refus du chacun pour soi symbolisé par les premiers pas de l’enfant de Bellevaux dans le monde professionnel. «Je me destinais à la comptabilité. Et puis je me suis rendu compte que je n’avais pas les dents assez longues.» Il prend alors la direction du centre de vacances d’Ondallaz sur Blonay, pour animer les camps de ski de la ville de Renens. Une première expérience probante qui débouche sur une entrée à l’École d’études sociales et pédagogiques (EESP) de Lausanne. Suivront le Parachute, quatre ans au Centre éducatif fermé de Valmont, à gérer «des situations très lourdes», puis l’œnothèque. Avant un retour à la Fondation Mère Sofia, cette fois en tant que responsable de Macadam Services, entité qui permet aux personnes fragilisées d’effectuer des petits boulots.

«Sans soutien, on reste sur le carreau»

Yan Desarzens a parcouru la rue de long en large, et parfois elle lui manque. Devenu directeur général de la fondation en 2012, à 38 ans, il a l’impression d’être «moins utile» tout en sachant que son rôle est de «soutenir les collègues qui font un métier très dur avec des outils limités». «Il est proche des gens, de ses collaborateurs et sait motiver les troupes, témoigne Ada Marra, conseillère nationale et présidente de la Fondation Mère Sofia. C’est quelqu’un de respectueux, de simple dans le bon sens du terme.»

De ses années de terrain, il n’oublie rien; aussi parce que le bitume sait se rappeler à lui. «Je croise des bénéficiaires que je voyais déjà avant l’an 2000. C’est révélateur, si vous n’avez pas de vrai soutien, la société vous laisse sur le carreau. Certains s’en sont sortis, d’autres sont tombés malades, ont disparu ou sont morts. Au début c’est très dur, mais on sait qu’il faut continuer à se battre pour ceux qui sont toujours là.»

Rebondir après un coup dur. La résilience, un thème central dans les livres de Boris Cyrulnik que Yan Desarzens aime dévorer, comme ceux de Fred Vargas ou les fantastiques de J. R. R. Tolkien et de George R. R. Martin. Une manière de s’évader tandis que le kick-boxing lui permet de «décharger les énergies négatives». Car malgré les obstacles, la vie continue. «C’est une philosophie importante, quelque chose de très fort en moi.» Rien ne peut donc entamer sa bonne humeur? «Les actes terroristes, à commencer par le 11 septembre 2001, me plongent dans un grand mal-être. C’est du domaine de l’irrationnel, je suis incapable d’expliquer comment on en arrive là.»

Lui sait d’où il vient: d’une enfance heureuse avant «l’atterrissage compliqué de l’adolescence». De voyages au Sri Lanka, au Népal, en Turquie, sac au dos, à la rencontre des populations locales. Aujourd’hui, l’aventurier en herbe est à la barre d’une fondation appelée à grandir encore. «Je me sens bien ici, j’aimerais pérenniser Le Répit (ndlr: accueil nocturne dans les locaux de la Soupe) à l’année et développer du housing first: offrir un toit aux gens sortis de la rue pour les aider à se reconstruire. Ou pourquoi pas faire de l’humanitaire à l’étranger.» Hyperactif? «Enthousiaste, semble répondre Ada Marra. Si c’était possible, il voudrait tout, tout de suite. Mais pas égoïstement, par générosité.»

Reste quand même une chose après laquelle il ne court pas. «Face à quelqu’un, je suis plutôt le confident, et dans un groupe, plutôt le taiseux. Dans ma profession, je vois l’intérêt de parler de sa situation personnelle mais il m’est toujours difficile de le faire.» (24 heures)

Créé: 30.01.2018, 09h52

Bio

1974 Naissance le 16 avril à Lausanne.
1980 Voyage au Népal avec ses parents.
1994 Termine son apprentissage d’employé de commerce en fiduciaire.
1997-1999 Intègre la Fondation Mère Sofia au sein du Parachute.
1999 Mariage avec la mère de ses deux enfants.
1999-2003 Travaille au Centre éducatif fermé de Valmont.
2001 Naissance de sa fille Lucy. Il se dit très marqué par les attentats du World Trade Center, à New York.
2003-2008 Dirige l’Œnothèque de la Treille, à Penthaz, avec son beau-père.
2008 Retrouve la Fondation Mère Sofia au sein de Macadam Services.
2012 Naissance de son fils Liam. Devient directeur général de la Fondation Mère Sofia.
2017 Voyage en Australie, «un rêve d’adolescent» durant lequel il s’offre un footing autour de l’Ayers Rock.

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