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Sortie littéraire
Pour Quentin Mouron, les réseaux sont matière à roman

Lausanne, le 30 mai 2024. Portrait de l’écrivain romand Quentin Mouron pour Cultura.     Photo Yvain Genevay / Le Matin Dimanche
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Après «une absence, un détour» dans la poésie, Quentin Mouron, écrivain et chroniqueur régulier dans «Le Matin Dimanche», revient au roman. Nouveau style et nouveau propos, le trentenaire vaudois fait désormais dans l’observation – très fine – de son époque. Au menu de «La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme», le bal alcoolisé et souvent déréalisé d’influenceurs un peu dandys, plutôt lettrés, qui se perdent en coups de cœur et en «bad buzz» dans une Europe vieillotte et de plus en plus fermée aux progressismes, mais surtout dans une Italie à la beauté figée…

La phrase est belle, cinglante. Avec une idée forte: celle de prendre notre activité sur le web très au sérieux. En effet, dans cette histoire où Sixtine, une jeune femme aux milliers d’abonnés, est assassinée dans la suite d’un luxueux palace, les réseaux sociaux reflètent fidèlement l’existence. Une vie nouvelle, guettée par l’extinction de la nature, la polarisation des idées politiques et une violence devenue presque anodine. Interview.

Vous situez votre roman dans le milieu prisé des influenceurs. Exercent-ils sur vous de l’admiration ou du mépris? Un peu des deux, non?

Les deux, bien sûr. Mais ce qui m’intéresse plus particulièrement, c’est de savoir de quoi ces gens sont le symptôme. Et je crois qu’ils sont le produit d’une société qui façonne des images, cela n’est pas nouveau. J’ajouterais que les images, de plus en plus, se mettent à leur tour à nous façonner. D’ailleurs, nous courons beaucoup après l’image que nous donnons de nous-mêmes sur les réseaux sociaux, sans forcément être des influenceurs, et je n’échappe pas à cette règle.

Au fond, vous ne condamnez absolument pas les réseaux sociaux…

Je fais même de moins en moins de différence entre les réseaux et la vie, car je pense que les premiers sont arrimés à notre existence et font partie de notre manière de nous exprimer… Notre rapport au monde s’y exprime. On s’y rencontre, on s’y déteste, on s’y engueule. On fait sur les réseaux tout ce qu’on fait ailleurs. Ces derniers sont donc devenus un prolongement de la vie. Et je suis moi-même un peu devenu un influenceur.

La surveillance des réseaux sociaux est source de matière romanesque?

Absolument. Il est même impossible de ne plus parler des réseaux sociaux quand votre intrigue romanesque se passe à notre époque. Houellebecq, qui n’a pas internet, a fait des contorsions folles pour essayer de faire que le web ne soit pas présent dans son roman «Sérotonine». Je me souviens que l’intrigue s’empêtre dans une histoire de camping sans réseau… Cela ne tenait pas la route! Houellebecq, tant qu’il n’intègre pas internet comme élément dominant de notre existence moderne, ne sera plus qu’un moderne des années 1990. Virginie Despentes, elle, a mobilisé la question des réseaux dans son dernier roman, «Cher Connard», et là, c’était très réussi. Les personnages de tous les romans n’ont pas à être des influenceurs, évidemment. Mais les réseaux ne peuvent plus être un simple artifice décoratif, ils ont pris trop de place.

Dans une tribune publiée dans nos colonnes en janvier, vous avez reproché à vos collègues écrivains romands d’être «coupés du monde» et de ne pas s’engager, notamment sur leurs réseaux. Pourquoi?

Je crois que le fait de publier des livres donne la possibilité de faire entendre une voix, en dehors de son écriture romanesque. On a un public, on a de la presse, on est actif sur les réseaux sociaux… Et je crois qu’il y a là un devoir, une exigence à prendre position sur le monde. Et d’un écrivain, on attend un peu plus que d’un boulanger ou d’un pianiste qui s’engagerait.

Que pensez-vous de l’occupation récente des campus universitaires romands par les étudiants pro-Palestine?

Ce qu’ils ont fait est admirable. Ils ont essuyé beaucoup de calomnies et d’injures. Tout cela est fait de façon très pacifique, très raisonnable et digne. J’ai beaucoup de sympathie pour tout ce que j’ai vu et je pense que ceux qui en parlent en mal n’y sont pas allés ou n’ont pas suivi la chose en détail. Le conseiller d’État Frédéric Borloz y a vu des slogans antisémites. Moi pas.

Et le débat relancé sur le «troisième genre» par la victoire de Nemo à l’Eurovision, qu’en dites-vous?

D’abord, je voudrais dire que j’aime beaucoup cette chanson! Évidemment, niveau musique, je suis plutôt Mahler ou Beethoven, mais j’ai trouvé ce pot-pourri de genres musicaux très réussi. Quant à ce débat sur le genre, je suis très à l’aise avec ça et je trouve cela formidable. Dès le moment où un nombre important de personnes, même minoritaires, revendiquent une façon d’être et l’acceptation du reste de la population et des autorités sur ce qu’elles disent être, je ne vois pas de raison pour faire barrage. Je suis favorable à un troisième genre libre.

Revenons à votre roman. La droite dure y semble décrite de façon un peu caricaturale, non? En gros, la chaîne CNews est raciste… Quant à votre personnage qui regarde les contenus YouTube d’influenceurs conservateurs, il est violent avec ses compagnes…

Il y a peut-être un peu de simplicité dans la vision que je déploie sur les figures médiatiques de droite en France, mais elle correspond à la facilité avec laquelle ces gens sont en train d’émerger en ce moment. Il y a un discours masculiniste qui est une vraie affirmation brutale, sans nuance, de domination du corps des femmes, par exemple… Je dois avouer que j’ai réellement enquêté sur ces gens en regardant leurs publications sur YouTube, TikTok et Facebook, et il me semble leur faire encore crédit de beaucoup de subtilité… Je crois vraiment être en dessous de la réalité.

À lire: «La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme», Favre, 176 p.