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Quand géants, diables et fées peuplaient le pays

Denis Kormann a notamment illustré la légende de la "quille du diable", où les démons jettent des pierres sur l'éperon rocheux haut de 40 mètres.
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S'il balade la pointe réaliste de son crayon dans la presse romande, Denis Kormann porte en lui une veine fantastique qui éclate en large format dans Mon grand livre de contes et légendes suisses. Un projet lentement mûri mais qui ne pouvait qu'éclore. Le Lausannois de 50 ans s'échappe dès qu'il peut dans la nature, surtout en montagne. Et lorsqu'il se balade en forêt, il est du genre à y repérer «un bois à fées et à lutins». Fasciné aussi par le Japon et son animisme, il a toujours aimé ces frémissements magiques dont la tradition orale a peuplé les éléments naturels.

«Pourquoi aller chercher des légendes celtes, alors qu'il y a un tel patrimoine ici, avec, de plus, des décors grandioses qui n'ont rien à envier à ceux du Seigneur des Anneaux»

En 2013, il signe le texte et les images du livre pour enfants La légende du Colibri. Durant cette année prolifique, il illustre aussi notamment les recettes de Catherine Fattebert dans Cuisine avec vue, pour les Editions Helvetiq. Aussi, un an plus tard, au cours d'une discussion avec Hadi Barkat, patron de la maison spécialisée dans les jeux et publications liées à la Suisse, travailler sur les contes et légendes du pays lui apparaît comme une évidence. «J'avais envie de le faire depuis très longtemps, car il y a dans ces histoires tous les ingrédients pour des illustrations fantastiques: des diables, des dragons, des fées. Or pourquoi aller chercher des légendes celtes, alors qu'il y a un tel patrimoine ici, avec, de plus, des décors grandioses qui n'ont rien à envier à ceux du Seigneur des Anneaux.» La double page du livre où un paysan terrasse La Vouivre, sorte de serpent ailé, ne dépareillerait d'ailleurs pas dans un ouvrage de fantasy.

Comment fut créé le Cervin

Dans ce volume inaugural se mêlent donc êtres mythiques et paysages envoûtants. Inspiré par Turner et la peinture romantique, avec ses sommets sombres et ses lacs en demi-teinte, Denis Kormann a souhaité déployer ses illustrations en grand format pour restituer le souffle de ce décor naturel. Ici les géants dépassent des montagnes, qu'ils ont façonnées, faisant ployer la roche sous leurs pas. Ainsi est né le Salève, ou encore le Cervin. Les êtres maléfiques rivalisent sur les hauts plateaux des Diablerets pour toucher la Quille du Diable. Les morceaux de blocs qui manquent leur cible s'écrasaient alors mille mètres plus bas, du côté de Derborence, finissant par y former un lac. Plus loin encore, une fée déguisée en mendiante fait marcher une forêt pour mettre à l'épreuve un riche au cœur sec.

«Durant deux ans, j'ai lu énormément, et j'ai choisi les histoires en fonction de mon plaisir d'illustrateur. Il fallait que les images naissent spontanément dans ma tête.» Se faisant conteur, le dessinateur mélange diverses versions d'une légende, garde les éléments qui l'inspirent, les reformule pour leur donner un ton plus contemporain. Son premier dessin a été le Pont du Diable, dont l'histoire figurera dans un deuxième tome, axé sur les petites créatures, telles que fées, diablotins ou elfes. Un troisième volume se développera autour de héros mythiques.

Mise en garde encore actuelle

Envoûtante, la nature se révèle aussi redoutable dans ces récits fantastiques. Tel celui inspiré de l'éboulement du Rossberg en 1800, qui a fait 500 morts, et fait disparaître les villages de Goldau, de Rothen et de Büsingen. «Tout ça n'est pas archaïque. Ces histoires ne sont pas des mises en garde uniquement destinées aux gens de l'époque. La nature donne aujourd'hui aussi des avertissements réguliers, nous rappelant que nous sommes vulnérables. De plus, attacher un récit à un lieu permet de le regarder différemment, de le respecter davantage.» Du Valais aux Grisons en passant par Neuchâtel, Berne, Uri ou Schwytz, tous les récits sont ancrés dans des lieux reconnaissables. «Les légendes étaient là aussi pour articuler la géographie, fixer des lieux, nommer des endroits.»

L'illustrateur leur donne vie en alliant trait au crayon, au Neocolor et à la gouache, qu'il étale parfois avec le pouce. Lui qui a une formation de graphiste ne dessine jamais à l'ordinateur. Il apprécie trop le contact avec le crayon et le pinceau. Comme à son habitude, il applique une couche de fond, puis procède par strates successives. «Ce qui était nouveau, c'est de travailler avec ces grands formats. J'ai aussi poussé le souci du détail plus loin.» Alors qu'il s'est permis ailleurs de petites entorses à la perspective parce que «la beauté se nourrit d'imperfection», la majesté alpine lui a fait adopter un trait plus académique dans cet ouvrage.

Un livre à déguster que l'on soit petit ou grand. Et dont le format exige de se poser, confortablement, pour se laisser happer dans un univers enchanté qui existe, peut-être, à la porte de chez soi.