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Essai sur Jean LorrainQuentin Mouron ausculte des peurs en écho avec les nôtres

Le Vaudois publie une version remaniée de «L’Âge de l’héroïne», avec en préambule un essai sur les écrits de l’auteur décadent Jean Lorrain.

Quentin Mouron s’est penché sur les angoisses de Jean Lorrain, qui rappellent les nôtres.
Quentin Mouron s’est penché sur les angoisses de Jean Lorrain, qui rappellent les nôtres.
DR

Après plusieurs romans, «Lost», beau livre de photos où sa poésie dialogue avec les images crépusculaires de Claude Dussez, Quentin Mouron ajoute une corde à son arc avec un ouvrage hybride: une version remaniée de son roman «L’Âge de l’héroïne», avec en préambule «Jean Lorrain ou l’impossible fuite hors du monde», un essai sur le critique littéraire et auteur français (1855-1906) marqué par l’esprit fin de siècle.

Frappé par les similitudes entre les deux textes, l’éditeur Olivier Morattel a proposé de les accoler, puisque la fiction se révèle hautement imprégnée de ce qui a constitué le mémoire de licence de l’auteur. «Il vaut la peine de lire d’abord le roman, puis l’essai qui va l’éclairer rétrospectivement», commente Quentin Mouron au téléphone.

Cette réédition de la fiction parue initialement aux Éditions La Grande ourse et indisponible depuis deux ans permet de corriger ce que le Vaudois nomme une «erreur de casting»: «On l’a pris pour un polar mais ça n’en est pas un. Il n’y a pas d’enquête, ni de résolution, à peine un vague fusil.»

On y retrouve pourtant Franck, détective new-yorkais dandy et toxicomane apparu dans «Trois gouttes de sang et un nuage de coke». Vieillissant, il savoure les alcools de qualité et collectionne, un peu honteux, les livres anciens. Ce qui ne l’empêche pas de partir à Tonopah, dans le Nevada, sur la piste d’une cargaison de drogue volée à un caïd, flanqué d’un fugueur sans cervelle qu’il doit ramener chez lui. Derrière l’histoire qui n’est qu’un prétexte, Quentin Mouron interroge ces vies sans espoir, de l’orpheline d’un petit truand qui traîne sa destinée dans un «diner» à un vétéran qui doit se persuader chaque jour que le titre de héros national adoucit la perte de ses jambes.

Spleen baudelairien

On n’est jamais loin du spleen baudelairien. Mouron convoque d’ailleurs le poète dans son essai. Car, comme le père des «Fleurs du mal» (1821-1867), puis Huysmans (1848-1907), Jean Lorrain se méfie du progrès, au point d’en développer une véritable angoisse. Cultivé, excessif, fêtard, sulfureux, drogué, homosexuel affiché, Jean Lorrain écumait les bas-fonds parisiens: «L’homme et son œuvre m’ont fasciné, mais cet essai se veut aussi une ode à la littérature», relève celui qui l’enseigne dans une école privée lausannoise.

L’écrivain analyse comment la plume du décadent tente d’échapper à cette fin du XIXe siècle dominé par les codes bourgeois. Il passe en revue diverses stratégies au fil de deux romans en particulier: «Monsieur de Bougrelon» et «Monsieur de Phocas». Si le texte incitera le lecteur à se plonger dans les œuvres de Lorrain, très connu à l’époque mais largement tombé dans l’oubli, il frappera surtout par les résonances avec le monde actuel. «C’est un essai qui évoque l’angoisse de l’inconnu, d’un monde en proie aux changements comme l’était la fin du XIXe siècle. Nous sommes aussi dans une époque crépusculaire. Cette pandémie induit un nouveau rapport aux autres, à soi-même, au groupe. Ces auteurs nous parlent particulièrement car nous sommes un peu au même point qu’eux.»

«Je suis moins angoissé que Lorrain, j’ai parfois des inquiétudes mais il n’y a pas de passéisme chez moi»

Quentin Mouron

Quentin Mouron évoque cette obligation de faire face à la peur de se retrouver livré à soi-même, sans échappatoire. «C’est ce qui nous est arrivé lors du semi-confinement, et ça m’a aussi motivé à publier ce texte.» Lit-il Lorrain différemment aujourd’hui? «Oui, ne serait-ce qu’à cause de la profusion du thème du masque. Je me sens aussi plus proche de l’auteur qu’au moment où j’ai écrit l’essai, car il y a chez lui la conscience aiguë de ce qui fût.»

Intérêt pour le grotesque

Quentin Mouron, que nos voisins ont surnommé «le Houellebecq suisse», pose volontiers en dandy, et n’hésite pas à forcer le trait dans ses livres, le début de «L’Âge de l’héroïne» s’intitule d’ailleurs «Ouverture baroque». On trouve dans ses lignes comme chez Lorrain profusion de masques, de faux-semblants, de décors de théâtre. L’auteur l’admet: «Il y a dans «L’Âge de l’héroïne» un côté farce. J’aime saisir les moments de surenchère où l’on ne s’appartient plus, avec un glissement dans la violence, l’ordurier, ou au contraire le lyrisme. Je trouve le grotesque intéressant comme clé de lecture de notre modernité.»

S’identifie-t-il pour autant à Lorrain? «Non, pas tellement. Je suis moins angoissé, j’ai parfois des inquiétudes mais il n’y a pas de passéisme chez moi.» D’ailleurs même le poète décadent a fini par postuler que tenter de fuir le réel ne servait à rien: «Lorrain a lu Gide, lui-même inspiré par le vitalisme de Nietzsche.» Il choisira la vie, mais un peu tard pour que son corps pardonne ses excès.

Surprise, la fin du roman de Quentin Mouron s’avère plus pessimiste, pour ne pas dire désespérée: «C’est une des fins les plus noires que j’aie écrites, mais aussi l’une de celles que je préfère!»