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Une violoniste face à elle-mêmeRachel Kolly s’impose et s’efface devant Bach

Les Partitas pour violon solo ont occupé la soliste trois longues années dont elle ressort transformée. Bel album en prime.

Rachel Kolly et son violon Stradivarius «Ex-Hamma» de 1732.
Rachel Kolly et son violon Stradivarius «Ex-Hamma» de 1732.
Christian Meuwly

Gravé dans le silence assourdissant du confinement de mars, l’enregistrement des trois «Partitas pour violon seul» de Jean-Sébastien Bach par Rachel Kolly pourrait passer pour un projet idéal en temps de pandémie. En effet, il est théoriquement plus facile de promouvoir l’album publié cet automne en donnant des récitals solo dans les églises que s’il s’agissait de défendre un concerto avec orchestre symphonique. Mais même cette formule minimaliste est compromise en ce moment, elle qui s’apparente dans la tête de la violoniste à une forme de liturgie: «Je suis l’apôtre pour les fidèles qui viendront.»

Toujours positive et déterminée, Rachel Kolly sait qu’il lui sera facile de trouver avec les paroisses des nouvelles dates l’an prochain dès que les conditions le permettront, et tant pis si on fêtera le 301e anniversaire de ce sommet de la musique pour violon!

Bach n’a jamais quitté le lutrin de Rachel Kolly, passage obligé de tout apprenti musicien, mais elle ne l’avait jamais pris à bras-le-corps jusqu’ici, intimidée sans doute par une musique qui nous dépasse. «Je joue Bach depuis que j’ai 10 ans, et j’ai toujours senti de la difficulté avec certaines pièces où je ne me sentais pas validée, n’étant pas sûre d’avoir compris.» Elle se souvient même de sa réaction face à des collègues d’étude qui osaient s’aventurer à 14 ans dans la périlleuse «Chaconne» de la «2e Partita»: «Je me disais: mais que leur restera-t-il dans leur vie?»

La violoniste fribourgeoise a très tôt pensé sa carrière sur la durée. Au cours de la décennie écoulée, elle a pris grand soin au répertoire qui lui convenait, bien plus romantique. Elle a enregistré de préférence un répertoire de marge peut-être moins exposé, mais qui lui permettait d’y imprimer sa forte personnalité: Ysaÿe, Saint-Saëns, Chausson, Strauss, Lekeu, Bernstein…

«L’écriture de Bach a cette capacité de donner un sentiment de flotter, qui nous détache de notre monde et nous transporte vers une grande pureté.»

Rachel Kolly, violoniste

Dans la vie de Rachel Kolly, le temps de Bach est arrivé presque par nécessité quand de gros nuages se sont amoncelés dans sa vie privée. Elle y fait même allusion dans la notice de son disque qui porte une dédicace émouvante à sa fille Amarena. «Pour me recentrer, pour avoir des moments de calme intérieur, j’ai joué Bach quotidiennement pendant trois ans et demi, raconte la virtuose. L’écriture de Bach a cette capacité de donner un sentiment de flotter, qui nous détache de notre monde et nous transporte vers une grande pureté. À l’issue de ce chemin personnel, cet enregistrement est comme un arrêt sur image. Il résonne pour moi en syntonie avec cette tranche de vie». Aujourd’hui, les nuages se sont dissipés; Rachel Kolly vit avec sa fille à Bâle et elle s’est remariée.

Vibrato existentiel

Musicalement, ce projet au long cours a aussi poussé Rachel Kolly dans ses derniers retranchements. Connue pour son admiration sans bornes pour les violonistes du début du XXe siècle, elle a construit son propre jeu en attachant beaucoup d’importance au vibrato, cette infime modulation que l’on obtient par un mouvement du doigt sur la corde. Pour l’interprète, le vibrato constitue une signature de chaque musicien. Or la musique ancienne fait un usage beaucoup plus modéré du vibrato qu’à l’époque romantique.

Rachel Kolly s’est toujours opposée à cette injonction sans nuance de certains de ses professeurs qui lui disaient «C’est de la musique baroque, joue sans vibrato». Le travail sur les «Partitas» l’a cependant menée à transformer en profondeur son jeu: «Chez Bach, les notes priment sur le jeu. Lui-même se met en retrait derrière sa musique, mais il impose la même humilité à l’instrument et à l’instrumentiste. J’ai eu l’impression que si on me reconnaissait dans Bach, j’aurais manqué mon coup. Je n’utilise le vibrato qu’à des moments clé de douleur humaine.»

La tournée de concerts dans les églises est reportée à 2021. Les nouvelles dates seront communiquées sur le site de l’artiste, où le disque peut être commandé: www.rachelkolly.com