AboRéchauffement du climatL’Espagne s’interroge sur son tourisme «sol y playa»
Après les chaleurs suffocantes de cet été, le secteur hôtelier craint une baisse progressive de la clientèle balnéaire face aux contraintes climatiques.

«La mer est à 30 degrés, elle ne rafraîchit plus quand on se baigne et les nuits sont insupportables, on n’a jamais vu une vague de chaleur pareille après le 15 août!» Alors que l’Espagne vit son quatrième épisode de canicule de l’été, Marisa, 53 ans, en vacances à Calpe, sur la côte méditerranéenne espagnole, raconte ses problèmes de sommeil et le ventilateur «qui ne fait que de brasser du chaud», avant de conclure: «L’an prochain, on ira sur la côte atlantique, dans les Asturies ou en Galice, pour être au frais».
«L’an prochain, on ira sur la côte atlantique, dans les Asturies ou en Galice, pour être au frais.»
Nombreux sont ceux qui font le même calcul qu’elle. Cela veut-il dire que le modèle du tourisme de «Sol y playa» (soleil et plage) qui a fait la réputation du pays est en péril? Pas pour l’instant, affirme Jorge Marichal, président de la Confédération des hôtels et logements touristiques, alors que l’Espagne devrait retrouver cette année les chiffres de fréquentation record d’avant la pandémie. «Nous n’avons pas réellement noté de baisse des réservations du fait de la chaleur, mais on voit augmenter l’intérêt pour le tourisme vert et les régions les plus tempérées du pays», indique-t-il.
Choix de la destination
Le secteur touristique n’en est pas moins sur ses gardes. L’été 2023 risque de marquer un point d’inflexion, car il y a eu non seulement les jours de chaleur suffocante, mais aussi les lacs de réservoirs à sec, les restrictions à la consommation d’eau dans certaines localités de Catalogne et les appels aux douches courtes en Andalousie. Autant de signes que le touriste prendra en compte avant de choisir ses prochaines destinations de vacances.
«D’ici cinq à dix ans, nous allons assister à une évolution de la demande qui affectera non seulement la péninsule Ibérique mais tout le bassin méditerranéen.»
«Les phénomènes climatiques extrêmes n’ont a priori pas eu d’impact sur la venue en Espagne des touristes européens cet été, car ils ont souvent réservé avec des mois d’avance», constate le consultant Bruno Hallé, codirecteur de la branche hôtelière chez Cushman et Wakefield, en Espagne. Mais il avertit: «Il est clair qu’à moyen terme, d’ici cinq à dix ans, nous allons assister à une évolution de la demande qui affectera non seulement la péninsule Ibérique mais tout le bassin méditerranéen.»
Si la transformation était déjà en marche, elle devient plus nécessaire que jamais, alors que le visiteur prend de plus en plus de décisions de dernière minute. «Avant, les gens attendaient jusqu’au dernier moment pour décider de leur destination en consultant les prévisions météo pour savoir où il allait pleuvoir ou pas, maintenant ils veulent savoir où sont les températures extrêmes», explique Miguel Mirones, de l’Institut de qualité touristique espagnole.

Modèle franquiste
L’adaptation à ce nouveau contexte est un vrai défi pour l’Espagne, car elle va supposer la révolution du modèle touristique qui a fait la réputation du pays depuis les années soixante. En plein franquisme, le pays avait réussi à sortir de l’autarcie post-guerre civile en faisant le pari du tourisme populaire. Il invitait les classes moyennes européennes à venir planter leurs parasols sur ses plages pour des vacances sans façon, promettant «sol y playa» à des prix imbattables, avec paella, sangria à gogo et fiesta garantie.
En quelques années, l’Espagne s’est imposée comme le champion des vacances au soleil à la portée des plus modestes. Le tourisme a aussi été le grand levier du décollage économique du pays. Même si la formule a évolué depuis, elle reste attirante et le tourisme populaire continue d’être le grand pilier d’un secteur qui apporte aux alentours de 12% de la richesse du pays.
Allonger la saison
Mais aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement d’offrir aux estivants un coin de sable pour étendre sa serviette. La question est de savoir comment répondre aux nouvelles contraintes climatiques, et faire face au risque de températures qui pourrait rendre le pays inhospitalier durant l’été. «Les hôteliers ont été très proactifs, en matière de soin de l’environnement, de recyclage de l’eau dans leurs établissements, et de recours à la géothermie ou à l’énergie solaire pour garantir à la fois le confort des hôtes et les engagements pour un développement durable», explique Bruno Hallé.
«Certains vacanciers hésiteront peut-être à venir en juillet ou en août, il faut s’y préparer, mais cela offre aussi la possibilité de développer des régions plus vertes.»
«Certains vacanciers hésiteront peut-être à venir en juillet ou en août, il faut s’y préparer, mais cela offre aussi la possibilité de développer des régions plus vertes», dit-il. En profitant des automnes et des printemps cléments pour allonger la saison et offrir d’autres «expériences», avec des activités sportives, des randonnées, des routes gastronomiques et œnologiques, ou encore la découverte du patrimoine artistique local.
À condition de développer en parallèle de nouvelles politiques publiques pour l’aménagement de circuits plus aimables pour le touriste, avec des villes plus ombragées, des points de fraîcheur, ou encore la déclinaison d’horaires nocturnes… afin d’éviter aux visiteurs d’avoir à choisir entre les après-midis à la mer et les promenades culturelles sous le cagnard.
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