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ÉditorialRenaud et le Mistral perdant

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est l’amer qui prend l’homme tatatin. Moi, Renaud, il m’a pris, je m’souviens un samedi. Quand, à 11 ans, comme récompense d’un tournoi de foot indoor, la marmaille avait reçu une cassette: vous savez, c’est une sorte de rectangle épais avec des trous, deux faces et une bande magnétique. Cela s’appelait «Le P’tit Bal du samedi soir et autres chansons réalistes» et les paroles n’étaient pas de lui. Il y avait notamment la reprise de «C’est un mauvais garçon» écrite par Jean Boyer dans les années trente: «Il a des façons/Pas très catholiques/On a peur de lui/Quand on le rencontre la nuit».

Aujourd’hui, le chanteur ne fait plus peur qu’à lui-même et aux oreilles de ceux qui écoutent ses dernières chansons. C’est ce que François Barras, ancien amateur transi du chanteur, a écrit jeudi et qui a rendu furibards les irréductibles. Ce qui impose la tristesse aujourd’hui, c’est encore plus le fond que la forme. Car oui, il est sain et nécessaire de douter, et on peut parfois se demander si certains remèdes ne sont pas pires que les maux. Mais, dans «Corona Song», on est quand même très loin de la réinterprétation du «Déserteur» de Boris Vian ou des brûlots délicieusement anarchiques de ce fils de bourgeois qui ne s’assumait plus.

«Confiné au fond du Vaucluse, ne pourrait-il pas écrire plus élaboré»

Quand Renaud défend vulgairement la chloroquine prescrite par un virologue marseillais, c’est du Mistral perdant. Confiné au fond du Vaucluse, ne pourrait-il pas écrire plus élaboré que «Quand je pense au brave Docteur Raoult / Conchié par des confrères jaloux/Par des pontes, des sommités/Qui ont les boules de perdre du blé». Au CHUV, les médecins du service public qui ont constaté l’inutilité dudit médicament sur le Covid ne doivent pas forcément danser au son de cette ritournelle des corrompus par les pharmas.

On le savait, cette crise, d’abord violente, puis lancinante, peut rendre fou. C’est anxiogène de voir les passagers masqués s’empiler dans le M2 pour aller à Ouchy; puis paradoxal de voir ces mêmes visages nus dans les bars de la jetée de la même commune libre. Avec des corps bien peu socialement distancés. Qu’elles soient politiques, artistiques ou médiatiques, les têtes de gondoles ont effectivement un rôle de contre-pouvoir, de souleveurs de lièvres. Mais la liberté de penser d’un Renaud et du talent qu’il a avec les mots pourrait valoir mieux qu’une mauvaise chanson complotisante aux relents sinophobes.