Rencontre avec Michel Gondry«Dans un film, les souris sont toujours des rats»
Cinéaste au parcours unique et à l'aura internationale, Michel Gondry projette ses ambiguïtés dans «Le livre des solutions». En espérant y trouver les siennes.

Michel Gondry a mal dormi, mais il a l’habitude. «Pour moi, c'est la pleine lune tous les jours», explique-t-il en s'asseyant face au Léman. On ne pouvait espérer meilleure entrée en matière par l’auteur oscarisé de l’étourdissant «Eternal Sunshine of the Spotless Mind», mais aussi des clips oniriques de Björk ou Daft Punk. Lunaire, Gondry? Son nouveau film largement autobiographique, «Le livre des solutions», le dépeint plutôt lunatique, incarné par un Pierre Niney dont les humeurs créatrices ne laissent aucun répit à son entourage. Rare exemple d’artiste ayant effectué le grand écart entre le cinéma d’auteur et Hollywood, les clips de rock indépendant et ceux des Rolling Stones, le bricolage et l’art contemporain, le Français est évidemment un oiseau à part. C’est d’ailleurs lui qui pose la première question.
«C’est le drapeau de la RFA sur votre veste? Elle me rappelle le look new wave de Joy Division. C’est marrant, parce que parmi les gens qui m’accompagnent, il y a quelqu'un qui m’évoque la jeune femme belge que fréquentait le chanteur du groupe, Ian Curtis, juste avant son suicide. Et hier soir à table, au moment exact où je pensais à Curtis au bout de sa corde, la conversation s’est arrêtée sur la phrase: «Il n'y a qu'à se pendre!» Le mot «pendre» a surgi dans mon esprit et dans leur bouche exactement en même temps. C'est une coïncidence.»
Vous en tirez un pressentiment lugubre?
Non, je n’en tire absolument rien sinon qu'on prononce peut-être 10'000 mots au cours de la journée et que l’on en entend 20'000. Le plus extraordinaire serait qu'il n'y ait pas de coïncidence.
Ce type de réflexion pourrait figurer dans votre «Livre des solutions», ce mode d’emploi du monde que votre personnage rédige dans le film.
Sans doute. Dans toutes mes idées farfelues, je garde une logique scientifique. Je recherche le bizarre mais je ne lui assigne pas d’explications paranormales ou fantastiques. Si je vois des lumières qui bougent dans le ciel, je ne pense pas à des ovnis. Je suis très carré, j'aime la technique. Je sais que si je veux faire un déplacement dans un film d’animation, il faut que je mette 5 millimètres par image. Il y a une grille, et sur cette grille on peut partir dans la direction qu'on veut.
«En interview, j'essaye toujours de donner les réponses les plus honnêtes possible. C’est moins fatigant.»
Mais le voyage est-il plus agréable que l’arrivée? Votre héros ne peut se résoudre à finir son film de peur que sa magie ne disparaisse en même temps qu'il le verra pour la première fois. C’est un paradoxe intenable pour un auteur, non?
Oui, mais c’était une idée devenue chez moi obsessionnelle: il y a un moment où l’on découvre son film achevé, et après c'est fini. Cela m’a profondément perturbé quand je réalisais «L’Écume des jours». Je sais aujourd’hui que j’étais dans une phase maniaque, depuis que l’on m’a diagnostiqué une forme de bipolarité. Mais à ce moment-là, je me pensais juste supérieurement intelligent, avec une perception suraiguë de tous les sens. Je craignais que mon film ne se modifie si je le regardais, au point que j’ai demandé à mon fils de 17 ans à l’époque de le visionner à ma place. À condition qu’il ne fasse pas un seul commentaire. C'est un peu dur.
Il a joué le jeu?
Oui.
Dans le film, Pierre Niney adopte ce type de comportement maniaque. Il crie seul dans sa chambre après des objets qu’il ne trouve pas…
J’avais déjà ça gamin et ça s’est amplifié. J'attribue une sorte de personnalité aux objets et j'ai vraiment l'impression qu'ils agissent contre moi. Ou alors, quand un truc un peu technologique me résiste, que son inventeur a pensé à tout le monde sauf à moi. Je le prends très perso.
Quel est le pourcentage autobiographique que vous avez versé dans le personnage de Pierre Niney?
80%.
Est-ce que le film avait un but thérapeutique?
Pas directement. On a toujours peur de passer pour le dernier des Narcisse quand on s’expose à travers un personnage de cinéma. En revanche, en parler comme on le fait maintenant, c’est thérapeutique, dans la mesure où j'essaye toujours de donner les réponses les plus honnêtes possible. C’est moins fatigant.
Votre alter ego n'est pas toujours très sympathique…
C'est l’une des raisons pour lesquelles j'ai choisi Pierre Niney, en dehors de son talent d'acteur: il n’a pas essayé d'être sympathique. C'est aux femmes qui l'entourent de lui donner l’empathie qui lui manque – Blanche Gardin, Françoise Lebrun, Camille Rutherford. Elles tentent de le sauver malgré lui et font que le spectateur, finalement, l'apprécie malgré tout. C'est un peu comme Louis de Funès. Il est odieux, mais…. (Il s’interrompt) Tiens, une souris est passée!
Sérieusement? Dans un palace?
Pourquoi pas? Dans l’un des hôtels les plus luxueux de Londres, je croisais un petit rat tous les soirs. D’ailleurs, quand vous voyez une souris dans un film, il s’agit toujours d’un rat. Une souris ne se dresse pas, alors que les rats oui. Ils réagissent à des petits signaux sonores qu’on leur envoie.
Le contenu qui place des cookies supplémentaires est affiché ici.
À ce stade, vous trouverez des contenus externes supplémentaires. Si vous acceptez que des cookies soient placés par des fournisseurs externes et que des données personnelles soient ainsi transmises à ces derniers, vous devez autoriser tous les cookies et afficher directement le contenu externe.
Vous avez fait de la pub, des clips, des expositions, des films bricolés, mais aussi des productions à 120 millions de dollars comme «The Green Hornet». Où vous sentez-vous le mieux?
J’aime toujours tourner un clip musical. Et aussi les films à pas trop gros budget, où j’ai toujours eu le sentiment que je pouvais aller au plus près de mon idée de départ. Parce que le producteur qui met un million dans l’enveloppe voudra avoir son mot à dire. Finalement, on fiche beaucoup plus la paix à l’artiste dans la mode et l’art contemporain, où les contributeurs ont cette sagesse de savoir qu'ils vont empirer les choses s'ils s'en mêlent.
Hollywood, c'était une bonne expérience?
Moyen. Il y a des trucs vraiment bien dans le film, et des choses qui ont été super drôles à tourner. Par exemple, pour les cascades, j'étais avec une équipe de très haut niveau, des Anglais. Je prenais des petites voitures pour gosses et je leur disais: «Voilà, ça va se passer comme ça. Là, il va faire ça.» Ils filmaient mes mains puis étudiaient la cascade et la réalisaient en réel. Ça, c'était vraiment génial. En revanche, si je voulais faire passer des choses un peu personnelles, j'avais des murs de gens qui ne comprenaient pas pourquoi je voulais me faire chier avec ça et disaient non en permanence. Ensuite, ils ont pu expliquer que je n'avais pas l'expérience pour faire un gros film… Je ne pense pas du tout que ce soit le cas, mais c'est comme ça, c'est le jeu.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.



















