Rentrée littéraire 2023Zeruya Shalev saisit avec «Stupeur»
On retient son souffle dans le nouveau roman de l’Israélienne. Il surfe entre la vie et l’histoire qui l’impacte. Magistral!

Nostalgie, désamour, culpabilité, rage… rien de ce qui ronge un être impuissant face à l’impossible maîtrise des autres ne préserve les personnages que Zeruya Shalev fait surgir d’une écriture si puissante. Et si prodigieusement évocatrice des destins de femmes qu’elle met en première ligne de «Stupeur», son huitième roman.
Rien n’est donc épargné à Atara, cette mère qui se sent coupable d’avoir recomposé une famille, ni à Rachel, une vieille dame au passé lourdement historique. Rien… et surtout pas la vie! C’est après le dernier souffle, confus, d’un père si peu aimant qu’Atara va vouloir remonter le temps pour connaître Rachel, sa première épouse. Mais sa porte, murée par la douleur d’un amour éconduit sans raison, se ferme avant que les bouleversements ne s’enchaînent au rythme des décisions à prendre – ou à risquer – pour chacune des deux femmes désormais liées.
Dynamique rebondissante
Au fil des pages, la vie, dense, mouvementée, va vite. Et la verve de l’auteure israélienne lui colle le train, sensible, éclairée, au point qu’il faut presque se répéter et se convaincre que c’est une fiction. On la parcourt tel un page-turner de tête de gondole, accro à sa dynamique rebondissante comme à ses nœuds familiaux faits de liens dévorants ou de mésententes qui le sont tout autant.
En passant par un fils soupçonné d’avoir des pensées sombres, une fille qui a besoin d’amour, un homme épousé par passion mais qui ne fait plus vraiment d’effort, des amis, des bien-pensants: la foule peut devenir très oppressante dans ce petit monde qui relève du quotidien universel, comme il compose le portrait d’une société israélienne tiraillée entre ses extrêmes, politiques et religieux. On en apprend aussi beaucoup sur les premières années de l’État d’Israël, tant l’histoire omniprésente entre les lignes de Zeruya Shalev compose ou recompose des existences, sans toutefois transformer le récit en roman politique.

Dans ses très jeunes années, Rachel a servi le Lehi (groupe paramilitaire de résistance sioniste extrémiste qui a combattu pour la liberté d’Israël entre 1940 et 1948) allant jusqu’à véhiculer une bombe dans un landau. Au temps de «Stupeur», elle résiste encore, installée dans un territoire occupé.
Née dans une famille qui compte plusieurs écrivains, Prix Femina étranger 2014 pour «Ce qui reste de nos vies» et Prix Jan Michalski pour «Douleur» en 2019, l’auteure de 64 ans a pris l’habitude de faire de la place au passé mais elle ne sert pas de l’histoire pour faire avancer son récit, ni façonner ses tensions. Seule la composante psychologique de ses personnages, arqués entre amour et désillusion, en a le pouvoir. Ils apprendront aussi que l’histoire se répète.
«Stupeur»
Zeruya Shalev
Éd. Gallimard, 368 p.
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