Votre navigateur est obsolète. Veuillez le mettre à jour avec la dernière version ou passer à un autre navigateur comme ChromeSafariFirefox ou Edge pour éviter les failles de sécurité et garantir les meilleures performances possibles.

Passer au contenu principal

Abo
Rentrée littéraire: Despentes au sommet

Virginie Despentes, la romancière de la rentrée.
Abonnez-vous dès maintenant et profitez de la fonction de lecture audio.
BotTalk

«Les gens qui ont des gosses font toujours chier ceux qui n'en ont pas.» Pas de doute, Despentes est toujours là, même si cette phrase page 76, isolée de son contexte et reflet omniscient de la pensée d'un des personnages, ne synthétise pas entièrement ce que dit le roman. Vernon Subutex I, premier volet d'une probable trilogie, c'est l'histoire d'un type qui paume tout et se retrouve du jour au lendemain à la rue. Disquaire, Vernon a tenu durant des années une boutique de vinyles. Puis la crise est passée par là. Problèmes de loyer, soucis de copines, ennuis d'argent. Même si ce passé-là est à peine évoqué, on le devine. Car le livre démarre à ce moment-clé où les choses basculent, c'est-à-dire à cet instant où le héros passe abruptement d'un confort relatif au néant. «Passé quarante ans, tout le monde ressemble à une ville bombardée» (page 98).

«Envie de tout péter»

Ce roman, on le comprend très vite, n'est pas une affaire de jeunes. Ses personnages ont vécu, souffert, galéré ou morflé, c'est selon, et surtout, ils ont passé l'âge d'attendre, de devoir faire des choix ou même d'espérer. A travers Vernon, c'est toute une galerie de gueules que Virginie Despentes dessine, avec sous sa plume un parfum stylistique reconnaissable. La romancière procède ainsi par immersion en se mettant dans la peau de tel ou tel caractère, tous liés d'une manière ou d'une autre, parfois très lointainement, à ce Vernon Subutex qui fournit le titre du bouquin. Exemple, page 65, dans un chapitre encore plus carnassier que d'autres: «Est-ce qu'on pourrait, par pitié, faire deux cents mètres dans la rue sans avoir à supporter leur voile, leur main de Fatima au rétroviseur ou l'agressivité de leurs rejetons? Sale race, m'étonne pas qu'on leur en veuille!» Qui parle ici? Evidemment pas Despentes. Ni même Vernon, son héros. Dans ce passage, le narrateur est Xavier, un personnage annexe et pote de Vernon, qui a la rage, et, comme le précise le début du chapitre, «envie de tout péter». Ce procédé, ou narration au style indirect, accouche d'un livre où les pensées les plus diverses cohabitent et s'additionnent. Il permet en même temps à Despentes, qui ne prétend ni avoir la science infuse ni se substituer aux sociologues, politologues et autres psy, de proposer une cartographie sensible de la société française, toutes classes confondues.

L'art des formules

Riches comme pauvres, gauchistes bobos ou réacs de droite, stars comme clochards. Despentes cible tout le monde, avec un style souvent inimitable et un art des formules plus frappant que dans de précédents livres. En voici une, page 283: «Plus tard, en thérapie de groupe - parce qu'il était passé par un de ces putain de groupes de parole à la roule-moi les couilles dans la laitue (…) - ils essaieraient de lui faire dire qu'il reproduisait les gestes que sa mère avait eus sur lui». Si le ton mordant de Baise-moi, son premier roman paru en 1993, comme de King Kong Théorie, son brûlot sur la sexualité publié en 2006, demeure, jamais Despentes n'avait en revanche affiché semblable ambition qu'avec Vernon Subutex. Il y a nettement dans ce livre une volonté d'ampleur, de durée (celle d'une trilogie annoncée) et, quelque part, d'universalité. Même si le roman se situe dans un présent à peine décalé, héritage de deux, voire trois décennies – les années 80 et 90 – que les personnages n'ont jamais véritablement digérées. Et ce n'est pas un hasard si Vernon exerçait le métier de disquaire ou si l'un de ses potes d'adolescence et de défonce est devenu une star du rock avant de mourir au début de cette histoire. La romancière en profite pour parsemer son livre de mille et une références musicales. Vernon Subutex n'en devient pas un roman rock pour autant. Il se détache même assez vite de toute récupération, par quelque genre que ce soit. La vision de l'auteur va au-delà de tout microcosme sociétal, et, même s'il se focalise sur la société française, c'est ce qui fait aussi sa force et sa pugnacité. Car c'est bien d'une vision globale qu'il s'agit ici, dans toute sa férocité et sa noirceur. Le tout rythmé par une langue totalement maîtrisée, en adéquation parfaite avec ce qu'elle véhicule. D'ores et déjà le livre à lire en ce début d'année.

«Vernon Subute x I» de Virginie Despentes, Ed. Grasset, 397 pages.