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ÉditorialRequérant, pour le meilleur et pour le pire

Une heure trente. C’est le temps qu’a duré l’agonie de Lamin Fatty, le 24 octobre 2017, sur le sol d’une cellule de la Blécherette. Une heure trente secoué de convulsions intermittentes dues à des crises d’épilepsie. Lorsqu’un agent finit par ouvrir la porte pour faire sortir le jeune Gambien en vue de son transfert vers Lucerne, ce dernier gît à plat ventre, face contre terre. Sur l’enregistrement de vidéosurveillance, on voit l’agent poser ses mains sur ses hanches, tourner sa tête de côté et esquisser un sourire, sans doute à l’endroit d’un collègue qui se trouve dans le couloir.

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Il faut regarder le ballet des employés, puis des secouristes, s’affairer dans la cellule, pour mesurer le contraste. Vivant, Lamin Fatty n’existait pas. Spectre parmi les spectres que charrie quotidiennement la Méditerranée, numéro SYMIC 19972790. Mort ou rendant son dernier souffle, le voici soudain qui cristallise toutes les attentions. Très provisoirement. Car près de trois ans après le drame, si quelques mesures ont été prise, aucune enquête administrative n’a été ouverte, ni aucune réflexion collective amorcée.

«La justice déterminera quelles sont les responsabilités individuelles dans cette affaire. Mais c’est à nous, citoyens, journalistes, politiques, d’interroger la manière dont nous traitons ceux qui demandent l’asile en vain dans notre pays.»

La justice déterminera quelles sont les responsabilités individuelles dans cette affaire (s’il y en a). Mais c’est à nous, citoyens, journalistes, politiques, d’interroger la manière dont nous traitons ceux qui demandent l’asile en vain dans notre pays. Depuis son interpellation due à une erreur des gardes-frontière jusqu’à son décès, Lamin Fatty n’a pas eu le droit à la parole ni à un avocat – ce type de procédure ne le permet pas. Ralenti par ses problèmes neurologiques, le jeune homme aurait peut-être pu, avec l’aide d’un traducteur, expliquer qu’il n’avait rien à voir avec Lucerne et qu’il vivait dans un foyer de l’EVAM. Ou encore qu’il devait prendre deux fois par jour ses médicaments restés dans ce même foyer, pour éviter une crise d’épilepsie. Aurait-il été entendu?

Il l’avait été en tout cas par ceux qui ont fait en sorte qu’il soit opéré du cerveau au CHUV, deux mois avant sa mort. Ce même hôpital qui l’a laissé partir avec des policiers, la veille de son décès, sans mentionner ses graves problèmes de santé. Pris en charge, soigné, opéré sans doute à grands frais, puis livré en pâture à un système qui l’a laissé mourir seul, à même le sol. Le meilleur et le pire de ce que peut offrir notre pays. Un sinistre gâchis.