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ChroniqueRisques et vertus de la 2e guerre des gratuits

On serine que la presse va mal. Effondrement publicitaire, crise de crédibilité, concurrence massive des news et fake news sur les réseaux sociaux, désintérêt des jeunes… Le cocktail est létal. La preuve, extinction de «L’Hebdo» et du «Matin» papier, plus récemment disparition du «Régional».

Aux États-Unis, où les bons et mauvais trends prennent généralement racine, la presse locale subit une hécatombe. Les déserts d’information locale s’étendent à perte de vue, remettant en cause le bon fonctionnement de la démocratie. Et pourtant, voilà qu’émergent des projets qui disent tout le contraire. Ils semblent indiquer que la presse serait déjà en train de renaître tout en mutant.

Ainsi deux grands gratuits alémaniques en ligne s’attaqueront au marché romand au premier semestre 2021. Le premier est produit par «Blick», une véritable machine de guerre qui fait la pluie et le beau temps de Berne à Romanshorn. Le deuxième est le bébé du grand éditeur argovien AZ Medien. Il offre un petit frère francophone à «Watson», un pure player qui cartonne à Zurich.

«Un renouveau jamais vu dans l’histoire contemporaine des médias romands.»

Enfin, troisième révolution, «Le Temps», avec son joli cerveau dans une si fragile enveloppe, vient d’être racheté au groupe Ringier Axel Springer par la nouvelle fondation genevoise Aventinus, elle-même soutenue par trois fondations et une demi-douzaine de mécènes aux poches très profondes. Ajoutons à cela le petit nouveau «Heidi.news», qui joue des coudes et va aussi tomber dans l’escarcelle d’Aventinus. Un renouveau jamais vu dans l’histoire contemporaine des médias romands. Le changement est si radical et anticyclique qu’on peine à en saisir toute la mesure.

Pour commencer, ne jouons pas aux rabat-joie. Ces nouvelles sont excellentes. Deux nouveaux titres, un troisième qui se renforce tout en se recentrant sur la vie des cantons («Le Temps»), un bonheur pour la diversité médiatique et donc le public. Sans parler de la bonne quarantaine de nouveaux postes dans un métier dit sinistré. Une concurrence accrue synonyme, en principe, d’un journalisme plus curieux, plus combatif.
Mais la nouvelle donne ne va pas sans risque. Deux points au moins devraient inciter les euphoriques à un minimum de prudence:

  1. La nouvelle guerre des gratuits («20 Minutes», «lematin.ch», «Blick.ch» et «Watson») va en laisser un, plus probablement deux, voire trois, sur le carreau. Le marché romand est trop petit pour quatre, en pub et en audience. Reste à savoir qui va l’emporter dans ce choc entre géants du cru: Ringier Axel Springer («Blick.ch») et Tamedia («20 Minutes» et «lematin.ch») et AZ Medien («Watson»)? Est-ce le meilleur ou le plus dur au mal (financier) qui va gagner? Souvenez-vous du «Matin Bleu» d’Édipresse qui en 2009, après quatre ans d’une vaillante bataille, a déposé les armes au pied du «20 Minutes» du géant Tamedia.

  2. Les régionaux petits et grands («Tribune», «24 Heures», «Liberté»… mais aussi «La Côte» et autre «Journal de Morges») vont se trouver attaqués sur deux fronts. Celui du contenu régional. La concurrence du «Temps», renforcé dans les cantons, et celle de quatre gratuits avides de scoops risque de faire mal. Sur le front de la publicité en ligne ensuite. Elle va se trouver littéralement siphonnée par ces nouveaux médias enclins à casser les prix. Cela au détriment des médias historiques qui ont une vocation de service public local. Tamedia (TX Group) va-t-il remettre du charbon dans ses rédactions (dont celle de ce titre) déjà largement fusionnées? La récente annonce de 70 millions d’économies n’en augure pas. Ce feu d’artifice sur un marché atone est stimulant. Mais en retombant, les belles fusées multicolores risquent aussi de faire des dommages collatéraux.

3 commentaires
    CHARLES PITTET

    Tous ces grands journaux, ces foetus culturels abandonnés, ces informations comme l'hebdo ou autres dont la chaleur littéraire mélange les soins de la culture du moment. Retrouve-toi homme du jour ou toutes ces choses t'apprenne encore à lire quand plus rien ne pourrait être dit, pour exister encore ce qui prolongera ta vie, t'apprendre à aimer par ton regard silencieux sur une lecture ainsi tu auras pu croire à aimer les autres sans l'avoir su.