Rock anglaisPJ Harvey livre un album hanté par l’enfance et la mort
«I Inside the Old Year Dying», dixième opus de la musicienne, s’inspire de ses propres poèmes. Où les fantasmes guettent le jeune visiteur au fond des bois du Dorset…

À 53 ans et dix albums studios, PJ Harvey reste un phare musical pour la génération X. Entre autres, pour les ouailles de Nick Cave, les connaisseurs du grunge avant qu’il ne devienne mainstream et les amateurs de la pop culture en VHS, celle d’avant que les séries en VOD ne la remette à la mode.
Par conséquent, on ne préfère pas se demander s’il y a quoi que ce soit chez la musicienne anglaise qui pourrait intéresser les générations suivantes, lesquelles, croit-on savoir, sont priées d’aduler Taylor Swift ou Rosalía.
Réalisme magique
Qui vivra verra ce qu’une Billie Eilish nous réservera dans trente ans. Trente ans, c’est tout le temps qu’a pris Polly Jean Harvey, naissance en 1965, premier album en 1992, pour construire une carrière résolument hors norme, renouvelant décennie après décennie l’idiome musical catalogué rock.
Chose vraie une fois encore avec «I Inside the Old Year Dying», paru en juillet dernier, en tournée cet automne, passage en Suisse au Schauspielhaus de Zurich les 15 et 16 octobre. Encore un album qui a le goût des œuvres inclassables, douze chansons globalement planantes, façonnées dans une matière électronique, évanescente. Pas évident à la première écoute. Fascinant dès lors qu’on accepte de s’immerger dans l’étrange univers lexical de la musicienne, qui, elle, se réalise aussi comme poète.
Le contenu qui place des cookies supplémentaires est affiché ici.
À ce stade, vous trouverez des contenus externes supplémentaires. Si vous acceptez que des cookies soient placés par des fournisseurs externes et que des données personnelles soient ainsi transmises à ces derniers, vous devez autoriser tous les cookies et afficher directement le contenu externe.
En effet, un deuxième livre de son cru est paru en 2022, «Orlam», édité chez Pan Macmillan, un long poème chapitré par les mois et les saisons. Le sujet: l’enfance, incarnée dans un personnage de fiction, l’androgyne Ira-Abel Rawles. L’ambiance est familière, puisque le récit se déroule dans le Dorset du sud anglais, là où a grandi l’artiste, mais traité avec les manières du réalisme magique.
Est-il question de folklore au fil de ces pages rédigées non pas en anglais académique, mais en dialecte du Dorset? Proche de ses origines germaniques, le «West Country» fleure bon la culture vernaculaire, où «sun», le soleil, se prononce «zun», proche du «Sonne» allemand.
Le contenu qui place des cookies supplémentaires est affiché ici.
À ce stade, vous trouverez des contenus externes supplémentaires. Si vous acceptez que des cookies soient placés par des fournisseurs externes et que des données personnelles soient ainsi transmises à ces derniers, vous devez autoriser tous les cookies et afficher directement le contenu externe.
S’il y a un élément frappant dans cette démarche, qui accompagne les derniers efforts studios de PJ Harvey, c’est son intérêt marqué pour les traditions locales, pour une certaine mémoire populaire. Son dernier coup de maître, l’album «Let England Shake», outre qu’il marquait une rupture complète avec l’esthétique de ses prédécesseurs, racontait à la façon d’un conte les affres de la guerre vécues par le petit peuple, les soldats en particulier, les sans-grade. Son successeur, «The Hope Six Demolition Project» usait d’un même ressort dramatique pour explorer cette fois ce qui, des ruines afghanes aux quartiers défavorisés de Washington DC, racontait le délabrement progressif du versant le plus pauvre de notre monde.
Le contenu qui place des cookies supplémentaires est affiché ici.
À ce stade, vous trouverez des contenus externes supplémentaires. Si vous acceptez que des cookies soient placés par des fournisseurs externes et que des données personnelles soient ainsi transmises à ces derniers, vous devez autoriser tous les cookies et afficher directement le contenu externe.
Que nous dit «I Inside the Old Year Dying»? Musicalement, s’il est parmi les plus difficile d’accès du catalogue de l’artiste anglaise, l’album se tient parfaitement dans la lignée des deux précédents disques. Pas un hasard si les complices de longue date participent toujours à l’orchestration, John Parish et Mark Ellis, alias Flood, ce dernier amenant également des «field recordings», des enregistrements audios captés en extérieur. En résultent des ambiances comme délitées, effilochées, insaisissables, dont la matière fuit tels les nuages, tantôt orageux, sombres, menaçants («August»), tantôt lumineux, donnant à entendre un rythme lointainement enjoué («A Child Question’s, July»).
Récit initiatique
Le cadre est posé, si simple en fin de compte, qui offre tout loisir à PJ Harvey de déployer sa voix pour raconter. Le timbre reste haut, avec une voix de tête presque enfantine, comme le sont les comptines dont s’inspirent les vers de l’artiste pour son livre «Orlam», tributaire également de l’une ou l’autre superstition locale.
Le contenu qui place des cookies supplémentaires est affiché ici.
À ce stade, vous trouverez des contenus externes supplémentaires. Si vous acceptez que des cookies soient placés par des fournisseurs externes et que des données personnelles soient ainsi transmises à ces derniers, vous devez autoriser tous les cookies et afficher directement le contenu externe.
Le livre, on s’y penche de plus près. Au hasard, page 193, on lit: «Starling swarms will soon be lorn. Rooks tell stories ‘cross the corn. Goocoo (ndlr: le coucou en dialecte du Dorset) soon will’ es leave make. Swift abandon autumn’s ache.» Traduction possible: «Des essaims d’étourneaux, des corbeaux cachés dans les champs de maïs murmurant des histoires, le coucou quittant son nid, l’automne comme une douleur qui s’estompe rapidement». Rien d’autobiographique, insiste l’artiste dans ses récentes interviews.
Mis en musique, ce passage devient «A Child’s Question, August», les paroles suivant pas à pas les vers du livre. La suite sera à l’avenant, avec sa symbolique saisonnière, des fantasmes d’enfant, des cauchemars cachés au fond des bois, un cadavre de mouton fixant le visiteur de son œil glauque, un corps de soldat gisant sur l’humus… Est-ce un récit initiatique ou la métaphore cyclique de la mort et de la vie? PJ Harvey n’en dit rien de plus, qui se contente de laisser traîner ici et là ces trois mots comme une signature: «Love me tender», aimez-moi tendrement.
«I Inside the Old Year Dying», PJ Harvey (Partisan Records/Musikvertrieb). En concert au Volkshaus, Zurich, les 15 et 16 octobre.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.















