Une légende de la coursePatrouille des Glaciers: 40 ans d’évolution, un seul témoin
Romain Ducret semble détenir seul l’honneur d’avoir pris part à toutes les éditions du célèbre événement valaisan. Il raconte quatre décennies de changements vécus de l’intérieur.

Déformation professionnelle. Lorsqu’il enfile ses skis pour grimper et dévaler ses sommets préférés, Romain Ducret se retrouve tantôt dans la peau du coach mental, tantôt dans celle du patient. Au milieu des reliefs de Zinal, où ce Fribourgeois s’est installé à mi-temps, comme le long de la célèbre trace qui relie Zermatt à Verbier, son métier l’accompagne. «Dans l’effort, je m’autocontrôle sans arrêt.» Parce que la montagne peut se révéler impitoyable pour qui se laisse surprendre par son ego. «L’être humain n’est pas raisonnable par nature. Alors je m’oblige à diriger mon curseur dans la zone du plaisir.»
La sagesse a remplacé l’esprit de compétition. Les années et la montagne lui ont appris l’humilité. «J’y ai perdu beaucoup d’amis…» soupire-t-il. Les drames à haute altitude n’ont pas attendu celui de la Tête Blanche pour exister. À une autre échelle, sa vie à lui aussi aurait pu basculer. Si ses parents ne l’avaient pas emmené à Zermatt lorsqu’il était un ado footballeur plutôt très doué crampons aux pieds. «En redescendant, j’ai dit à tout le monde que j’arrêtais le foot. Parce que…Waouh! Je n’ai jamais regretté.»
Cinquante ans plus tard, Romain Ducret est un jeune retraité actif. Qui continue de dispenser ses services de formateur et coach mental. Qui partage son temps entre la plaine et le val d’Anniviers. Et qui possède une ligne tout à fait unique sur son CV. Il est apparemment le seul à avoir pris part à toutes les éditions de la Patrouille des Glaciers dans son format actuel, depuis 1984.
Bien placé pour observer l’humain dans toute sa complexité, Romain Ducret l’est aussi pour rendre compte des petites et grandes tendances qui ont métamorphosé l’événement au fil des ans. D’ici quelques heures, il se trouvera sur la ligne de départ. Forcément.
L’atmosphère de la course
«Il existait un credo lors des premières éditions, qui a sans doute perdu son sens au fil des années: chaque patrouille doit être autonome, veiller sur les autres et atteindre l’arrivée par ses propres moyens. En 1986, la course avait été renommée «Patrouille des Glacés». Il se disait que la température ressentie avait atteint les –50 degrés. Je me souviens avoir enlevé mes gants quelques secondes, pour essayer de résoudre le problème de fixation d’un autre concurrent. Neuf de mes doigts ont gelé. Il m’a fallu six mois pour récupérer leur fonction.»
«Je ne sais pas si ça s’est fait une seule fois, mais techniquement, l’idée de base voulait qu’on puisse construire une luge de fortune si quelqu’un se cassait la jambe. Pour pouvoir l’amener au prochain poste de contrôle. Il existait sans doute plus de responsabilisation personnelle à l’époque. À présent, tout est indiqué sur le parcours. Je dis ça sans négativité, mais c’en est presque devenu une autoroute.»
«Une pression énorme repose sur l’organisation aujourd’hui. Est-ce que la course survivrait à un drame? J’ai entendu que si les hélicoptères ne peuvent pas voler, le départ n’est pas donné. À l’époque, il fallait un cataclysme pour en arriver là.»
L’équipement

«Les premières années, on devait enfiler ce qu’on appelait la tenue blanche. C’était comme un drap, à glisser par-dessus ses vêtements. Il y a tout qui flottait à la descente. Et puis, bien sûr, il fallait transporter la fameuse radio SC125, qui pesait une tonne. Elle devait pouvoir nous sauver la vie, mais je ne suis pas sûr qu’elle fonctionnait. Généralement, le meilleur des trois la portait. Comme je concourais souvent avec des gens plus jeunes que moi, ils cherchaient à me préserver. Je n’ai pas tant dû la trimballer.»
«1984, c’était la période où les skis de randonnée commençaient à apparaître. Les chaussures foutaient en l’air les pieds, parce qu’elles étaient incroyablement étroites et rigides. Mais quand on pense que j’ai commencé la peau avec des skis alpins, voire des skis de fond (les volées qu’on prenait en descente…), ça représentait une sacrée évolution.»
«Le textile, ce n’était pas du respirant comme maintenant. Tout était plus lourd. Je me suis amusé à essayer d’estimer la différence récemment: en quarante ans, on a perdu environ 8 kilos de matériel sur une Patrouille des Glaciers. Il faut dire qu’on embarquait les sandwiches comme casse-croûte pendant l’effort. J’ai même le souvenir d’un gâteau.»
Le profil des participants
«J’ai créé la Coupe suisse de ski-alpinisme, qui existe d’ailleurs encore aujourd’hui. À l’époque, ceux qui la gagnaient avaient entre 30 et 35 ans. Aujourd’hui, les meilleurs de la discipline sont nettement plus jeunes. Et nettement plus affûtés, aussi. Beaucoup, et pas seulement les plus rapides, continuent de s’entraîner l’été, en remplaçant le ski par du trail ou du VTT.»
«Les premières années, une grande partie du peloton se lançait dans la Patrouille pour arriver au bout. Petit à petit, le chrono semble avoir pris toujours plus d’importance aux yeux des participants. Sans doute pourrait-on affirmer que les gens ont davantage l’esprit de compétition de nos jours. Mais je reste prudent avec ce genre de grandes tendances. La réalité, c’est qu’on est nettement plus nombreux sur le parcours à présent. Avec le nombre, on remarque forcément des comportements similaires, des habitudes qui semblent nouvelles. Mais il s’agit peut-être simplement d’un biais. Et le respect reste une valeur largement répandue durant la course.»
«Sans doute qu’en proportion, les montagnards au départ sont moins nombreux qu’avant. L’événement est devenu un phénomène grand public, que beaucoup cherchent à glisser sur leur CV.»
Zermatt
«Dans le Zermatt de l’époque, on trouvait seulement quelques rares hôtels, souvent miteux. L’Hôtel de la Gare était de ceux-là. Quand il était fermé, la règle, c’est qu’il était quand même ouvert. On s’arrangeait avec la patronne, qui était presque devenue une maman pour nous. Tous les alpinistes s’y retrouvaient. Une petite cuisine nous réunissait au sous-sol. C’était un lieu de vie très international.»
«Certains vous diront que la station est devenue trop chic. Mais Zermatt, c’est resté Zermatt. On y ressent toujours cet esprit de haute montagne, avec ces 4000 à perte de vue. J’y monte six à sept fois par année. Quand on vient pour le ski-alpinisme, on ne voit même pas les boutiques. Voilà, c’est ça: lorsqu’on met les pieds à Zermatt, on y voit ce qu’on a envie d’y voir. C’est dans ce village que j’ai compris que la montagne allait remplacer le football dans ma vie.»
«J’ai participé plusieurs fois à la petite Patrouille, entre Arolla et Verbier. Elle est super, mais… il manque quelque chose. Il manque la traversée de Zermatt au départ. Cette atmosphère, cette sensation, je crois qu’il s’agit de quelque chose d’unique, de propre à ce lieu.»
La montagne
«Les éditions avant lesquelles il a fallu chercher la neige tout l’hiver pour se préparer, ça ne date pas d’hier. Mais la hausse de la limite des chutes de neige pose un vrai problème pour la course. En 2022, il a fallu porter les skis sur les 13 premiers kilomètres. On peut ajouter un tas d’autres sections où déchausser s’est avéré nécessaire. Quant au revêtement de la neige, tout avait gelé à cause de l’humidité des précipitations.»
«À un autre niveau, la compétition a toujours existé en montagne. En revanche, elle a changé avec le temps. Quand Walter Bonatti a réussi pour la première fois la face nord du Cervin en solitaire, c’était de la compétition. Au début, il s’agissait d’être le premier. Et puis la mode est passée à l’enchaînement de sommets. Maintenant, il faut être le plus rapide. Dans trois ans, ce sera peut-être autre chose. Qui sait?»
«Je crois que notre sport est victime d’énormément d’incompréhension. Le monde de la montagne n’est pas si ouvert que ça. Il arrive aux skieurs alpinistes de se faire violenter par des gens en peau de phoque. Et inversement. J’ai le sentiment que l’ego et la jalousie ont pris le dessus sur la tolérance. En 1984, si je tombais sur un skieur alpiniste pendant ma sortie, on s’arrêtait une demi-heure pour discuter. C’était tellement rare! À présent, on se salue nettement moins.»
Son évolution personnelle
«Plus je fais de la montagne, plus je suis prudent et respectueux. Durant l’édition 2022, et pour la première fois, j’ai vraiment eu peur en descente. À cause du monde, de la neige, des conditions… J’avais d’ailleurs assuré que c’était ma dernière Patrouille.»
«Mes performances baissent probablement, mais je ne m’en rends pas vraiment compte. Quand j’ai laissé tomber le football, j’étais un compétiteur. Et la compétition m’a vite manqué. Peut-être que je me suis laissé aspirer par mon effort quelques fois en étant plus jeune. Mais le plaisir m’a toujours guidé bien plus que le chrono.»
«Il m’est arrivé une fois de terminer à trois minutes du podium, sur la petite course au départ d’Arolla. Je sais que je ne pourrai plus le refaire. Même si, pour ma catégorie d’âge, je garde un bon niveau.»
«Plus ça va et plus je me montre intransigeant avec la sécurité. Avec moi, ceux qui font des photos sous les séracs, ils se font engueuler. Typiquement, je ne me fie jamais aux traces lors d’une sortie. Beaucoup le font, sans être forcément conscient du risque que ça représente. L’un de ces derniers week-ends, j’ai discuté avec des futurs patrouilleurs. Ils ne s’étaient jamais encordés de leur vie.»
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