«C’est comme si on éteignait le frigo d’un coup»

Les changements climatiques n’ont aucun secret pour le professeur Martin Beniston. Décorticage des enjeux

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Directeur de l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université de Genève, le professeur Martin Beniston a récemment effectué une habilitation en modélisation du climat. Quand on apprend l’existence de cette science, on imagine le sexagénaire anglo-franco-suisse aux commandes d’une machine fantastique qui permettrait de baisser la température de quelques degrés ici et de faire tomber quelques centimètres de pluie en plus par là. Utilisant des modèles mathématiques, cette méthode permet d’avoir une très bonne compréhension de la réalité environnementale, que le scientifique réussit à partager de manière limpide avec le commun des mortels. Eclairage.

Quelle est l’importance des régions polaires pour la recherche sur les changements climatiques?

Que ce soit le pôle Nord ou le pôle Sud, ils sont les moteurs du système climatique. Celui-ci fonctionne avec la chaleur que l’on trouve du côté de l’Equateur, et le froid que l’on trouve dans les deux pôles. Si l’on commence à perturber ces régions de grand froid, on perturbe non seulement l’environnement dans ces régions, mais aussi tout le système.

Y a-t-il une ruée des chercheurs vers le Grand Nord?

Depuis une dizaine d’années, l’on se rend compte que les régions polaires semblent être très sensibles aux changements climatiques et il y a de gros projets européens en réseau qui s’y intéressent, en biologie, en physique, entre autres, de manière plus ciblée qu’auparavant.

Ces changements ont-ils un impact sur la population, la faune et la flore du Grand Nord?

Clairement. En Alaska et au nord du Canada, les activités liées à la chasse à la baleine ou à l’ours polaire, par exemple, sont déjà perturbées. Cela doit être pareil pour les populations autochtones de Sibérie. Pour ceux qui ont un emploi associé aux activités minières ou pétrolières, la situation est totalement différente. Ils ne sont pas tributaires des conditions environnementales pour poursuivre leurs activités.

Sur la faune, l’impact est évident. On pense par exemple au crabe royal, qui a migré depuis la Sibérie en direction de la Norvège et qui est en train de coloniser le territoire des espèces indigènes. Ce type d’invasion va complètement transformer l’écosystème. La faune et la flore continentales sont également influencées par ces changements rapides en cours. La faune peut migrer plus facilement pour trouver des conditions plus favorables. Pour la flore, c’est déjà un peu plus compliqué. Elle doit s’adapter, par mutation génétique par exemple, ou alors, on doit trouver des moyens d’exporter ces espèces pour qu’elles survivent à ces taux de réchauffement.

Est-ce que l’on cultivera bientôt des fraises dans le Grand Nord?

Théoriquement, un réchauffement pourrait ouvrir de nouvelles zones agricoles. Peut-être pas jusque dans le pourtour de l’Arctique, puisque, plus on réchauffe certaines régions, plus la durée de croissance des plantes est assurée. Le problème est lié au réseau de transport nécessaire à exporter les denrées produites dans ces nouvelles zones agricoles. Plusieurs zones de la Russie, par exemple, ne sont pas du tout équipées de l’infrastructure qui permettrait de commercialiser ces produits.

Y a-t-il beaucoup d’enjeux commerciaux liés à ces changements climatiques?

Si on pense au commerce maritime notamment, il est clair que la fonte, du moins estivale, de la banquise, permettrait de gagner deux à trois semaines au niveau du transport maritime, entre l’Asie et l’Amérique du Nord d’une part et l’Europe d’autre part. Sur le plan économique, il y a de très forts intérêts à ce que l’on puisse naviguer dans ces eaux-là pendant une partie de l’année.

La fonte du pergélisol est-elle problématique?

Il s’agit de l’une des préoccupations majeures liée au réchauffement climatique, car il y a énormément de matière organique piégée dans ces sols, gelés en quasi permanence. Si l’atmosphère se réchauffe et transfère cette chaleur à l’intérieur des sols, toute cette matière organique va commencer à dégeler. Un peu comme si vous éteignez d’un coup votre congélateur. Du dioxyde de carbone et du méthane seraient libérés dans l’atmosphère, ce qui accentuerait l’effet de serre, qui est aujourd’hui surtout associé aux activités humaines. Si une bonne partie du permafrost devait fondre dans les régions arctiques, on pourrait ajouter deux à trois degrés Celsius aux prévisions les plus pessimistes du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

En fondant, il libère aussi des espèces et leur ADN. Pourrait-il permettre de leur redonner vie?

En mettant à nu des espèces qui étaient comme piégées dans un congélateur, la fonte du pergélisol permet de rêver à un Jurassic Park, avec la renaissance des dinosaures. Je ne suis pas du tout généticien, mais sur le plan technique, c’est peut-être faisable d’utiliser de l’ADN bien conservé pour faire renaître quelque chose qui aurait l’apparence d’un mammouth laineux. C’est encore de la musique d’avenir et il faudrait certainement beaucoup plus d’ADN que celui qui a été retrouvé sur un mammouth dans l’est de la Sibérie pour y arriver.

(24 heures)

Créé: 01.07.2016, 17h14

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Le permaquoi?

Le permafrost, ou pergélisol en bon français, est un sol gelé en quasi permanence, situé sous la croûte terrestre. Actuellement, il représente environ 20% de la surface terrestre. En Suisse, on en trouve en haute montagne. «En été, cette couche fond de quelques dizaines de centimètres, ce qui n’est pas trop inquiétant pour l’instant. En d?essous, il reste toujours une couche d’un à deux mètres, composée de glace, de terre et de cailloux, qui reste intacte», expose Martin Beniston. En cas de fortes chaleurs, comme lors de la canicule de l’an dernier, le pergélisol libère plus de matière organique, et la couche de glace met plus de temps à se reformer l’été suivant.

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