«Nous ne sommes pas là pour susciter la peur»

Grand NordA 4066 kilomètres du pôle Nord, l’Alfred Wegener Institute de Bremerhaven court le contre-la-montre du réchauffement climatique sans plier devant les pressions extérieures à la science.

Le budget annuel de l’Alfred Wegener Institute créé en 1980 à Bremerhaven table sur 109 millions d'euros. Il est assuré à 90% par le ministère allemand de l’éducation et de la recherche.

Le budget annuel de l’Alfred Wegener Institute créé en 1980 à Bremerhaven table sur 109 millions d'euros. Il est assuré à 90% par le ministère allemand de l’éducation et de la recherche. Image: ODILE MEYLAN

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Il est là! Ni menace létale, ni chape de plomb culpabilisante, il est juste là… dans l’inversion des courants marins susceptible d’enlever la nourriture du bec de certains oiseaux. Il est là dans le désert de données météorologiques planant au-dessus de la zone polaire, il est encore là en probable record, cet été, du recul de la banquise.

Là et omniprésent, le changement climatique occupe – ne les faites pas dire préoccupe, même s’ils sont au front – quelque 1065 employés de l’Alfred Wegener Institute de Bremerhaven (AWI), un centre d’excellence allemand parmi les leaders de la recherche polaire et marine. «Est-ce que j’ai peur? Lorsque je dis ce que je fais, la question me revient en boucle.» Stefan Hendricks ne le cache pas: elle l’énerve: «Les émotions ne font pas partie de mon mandat, je n’ai pas à partager un ressenti et encore moins à susciter la peur. Notre job, comme scientifiques, c’est de faire part de ce que l’on observe. Nous, nous sommes là, insiste le géophysicien, pour collecter faits et données.»

«Les émotions ne font pas partie de mon mandat»

Une course de fond. D’endurance. De persévérance. Un champ d’action très éloigné du fantasme de l’explorateur barbe et moustaches prisonnières des froids polaires, il suffit d’entendre Stefan Hendricks proclamer: «Toute journée passée ordinateur éteint est une journée perdue!» Sa loi est celle de l’exactitude, servie par la conjonction de données livrées par satellite, observées lors d’une mission aérienne ou envoyées en temps réel par des bouées intelligentes. Arrimé à la banquise avec un bataillon d’instruments mesurant l’air, sa pression, sa température, ce dernier petit miracle technologique scanne une zone de l’Arctique pour un constat – un mercure excédant en moyenne de 8 degrés les relevés des mois de février précédant 2016 – et un avis contraire.

Aux experts américains donnant la fonte pour responsable de la minceur de la banquise, l’Allemand, lui, penche plutôt pour une formation ralentie par la hausse des températures. Mais la conséquence est la même: là où la banquise ne mesure plus qu’un mètre d’épaisseur, le soleil d’été pourrait lui être fatal. Et si le phénomène peut lever des obstacles sur les ambitions d’une voie maritime commerciale croisant en Arctique, «une fois cette barrière naturelle affaiblie, les vagues vont gagner en virulence et précipiter l’érosion de nos côtes.» Stefan Hendricks n’en dira pas davantage! Préférant une fois encore les faits à la volatilité des prédictions. «On ne peut juger que sur un ensemble de relevés, au même endroit et dans la durée, ce qui fait que notre échelle pour une expertise crédible est plutôt celle de la décade. Je ne dis pas qu’on est impuissants face à l’impact du réchauffement climatique sur la banquise, je dis juste que meilleure est l’observation, meilleures seront les décisions appliquées.»

Du temps et du recul

Aux portes de la mer du Nord et avec l’Arctique pour horizon, Bremerhaven ne s’affole pas devant le sablier du temps qui passe. Et ses chercheurs semblent rester imperméables aux urgences extérieures à la science, qu’elles soient politiques ou économiques. Tous leur opposent la distance du savoir: seule la fiabilité compte. Pour Stefan Hendricks, dans son domaine, le recul et l’accumulation de données à comparer doivent avoir au moins 30 ans d’âge. Les premières mesures civiles datant de 1993, le compte n’est pas encore bon.

Et c’est pareil pour Barbara Niehoff. Loin d’être un modèle de patience lorsqu’elle s’enflamme pour le plancton, la biologiste sait qu’il lui faudra six ans pour apprécier la résistance aux changements climatiques de cette forme de vie de quelques millimètres. Rompus aux grandes profondeurs qu’ils quittent à l’appel du ventre, mais incapables de résister aux courants, les copépodes pourraient faire vaciller la pyramide alimentaire de l’Arctique s’ils passaient du sud au nord. Mais, pour en avoir le cœur net, elle en a conscience, la fiabilité commence à partir d’un historique de 10 ans d’âge. Mais, assure-t-elle, «20 ans, c’est encore mieux».

Une assise que Helge Goessling – climatologue en quête de prévisions plus précises sur l’Arctique, mais aussi plus régulières que les actuelles projections avant tout saisonnières – est loin d’avoir. «Regardez cette zone polaire, lance-t-il en pointant son écran. Vue du ciel, elle semble oubliée en comparaison du quadrillage très serré des satellites au-dessus des pays voisins.» Mais… pour 2018, déclarée année des prévisions polaires, les experts du monde entier redoublent d’ambition sans oublier le mot magique: «Il faudrait au moins quarante ans pour générer de la mémoire sans changer d’instrument ni dévier de notre mission. Quarante ans pour ensuite faire un pas en avant en déterminant si on est dans le juste ou pas!» En alerte prudence, Helge Goessling ne lâche pas de lest: «Aujourd’hui, nos prévisions météo sont fiables à cinq jours. Il y a dix ans, on s’arrêtait à quatre. Cela peut paraître ridicule, mais c’est énorme. Pareil pour le réchauffement: on peut le quantifier sur ces quinze dernières années. Mais va-t-il se stabiliser ou s’accroître? Pour le savoir, il nous faut attendre quelques décennies.»

Une seule star à l’AWI

Le temps, encore et toujours. De l’humilité face à sa loi… Il n’y a qu’une seule star à l’Alfred Wegener Institute: le Polarstern, un brise-glace embarquant plusieurs missions scientifiques à chacune de ses sorties. Il a quitté Bremerhaven lundi 13 juin pour deux mois. Le temps nécessaire à Barbara Niehoff pour paqueter son laboratoire de voyage et son filet à copépodes dernier cri lui permettant de trier les spécimens par paliers de profondeur.

«C’est le meilleur centre de recherches flottant, souffle-t-elle avant de formuler un rêve: j’adorerais descendre dans les profondeurs à bord du sous-marin scientifique Alvin. Mais je crois que seuls les Japonais et les Américains en possèdent et ce sont des missions extrêmement chères.» Déjà heureux des résolutions sur le carbone prises par la COP21 et «encore impensables il y a quelques années», Stefan Hendricks, lui, ne rêve pas: «Je suis trop réaliste pour ça! Ou alors peut-être, oui, je rêve de nouvelles solutions technologiques de plus en plus performantes pour collecter et traiter les données.»

Créé: 04.07.2016, 09h00

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