Passer par le Nord, le Graal de l'armateur Felix Tschudi

Grand NordLe Norvégien est un pionnier de la route maritime entre l'Atlantique et le Pacifique par le détroit de Béring. Il croit plus encore à de nouvelles opportunités autour des fleuves de Sibérie.

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Lysaker est à Oslo ce que Saint-Sulpice est à Lausanne: une banlieue chic au bord de l’eau, plantée de villas cossues et de bâtiments modernes où logent les sièges de sociétés de services s’épanouissant dans la mondialisation. C’est dans ce havre de paix, à 10 kilomètres du cœur de la capitale norvégienne, que Tschudi Shipping a son adresse. Dans un bâtiment de verre entouré de verdure, la compagnie occupe une cinquantaine de personnes. Gentleman au teint hâlé, le patron, Felix Tschudi, reçoit en toute simplicité. Il nous sert lui-même le café et gère seul l’ordinateur et le projecteur pour lancer sa présentation sur grand écran. Disponible, passionné, l’armateur est intarissable sur l’avenir économique du Grand Nord.

«Aujourd’hui, le climat des affaires est mauvais», concède pourtant le président de Tschudi Shipping. Mais l’heure n’est pas à la grimace: «Nous nous sommes habitués aux cycles et aux secousses. Pour réussir dans cette branche, il faut se projeter loin dans le temps.»

Un Norvégien à l’ADN suisse

Avoir des convictions fortes et faire le gros dos contre les vents adverses, c’est la philosophie de ce Norvégien à l’ADN suisse, connu jusqu’en Asie comme le pionnier de la nouvelle route maritime du Nord Est. En 1820, les ancêtres de Felix Tschudi ont quitté Glaris pour s’installer à Kristiana, aujourd’hui rebaptisée Oslo. Son arrière-grand-père, Henri, né en Norvège, y a appris le métier de capitaine. Puis il a fondé en 1883 la société Tschudi & Eitzen. De la construction des dix premiers bateaux à vapeur portant tous des noms inspirés de la Suisse – Eiger, Titlis, Rigi, etc. – est né un empire qui a compté jusqu’à 3000 employés.

Felix Tschudi est la 4e génération aux commandes de la société à l’histoire centenaire. Il s’est récemment séparé de son partenaire Eitzen et a créé Tschudi Shipping, qu’il a spécialisée comme un opérateur logistique proposant de multiples solutions de transport commercial sur les mers dans toutes sortes de situations.

Le climat crée des opportunités

«Le réchauffement rétrécit le monde et crée des opportunités en Arctique», martèle Felix Tschudi. En septembre 2010, Tschudi Shipping était la première société à affréter un tanker non russe pour acheminer une cargaison de fer du nord de la Norvège au port chinois de Qingdao via le détroit de Béring. Le trajet ne dure que vingt et un jours alors qu’il faut en compter trente-sept à quarante par le sud, via le canal de Suez.

Six ans plus tard, le bilan est mitigé. 2010 n’a vu que quatre tankers traverser de l’Atlantique au Pacifique par le nord. 2013 a établi le record de fréquentation de la nouvelle route avec 71 navires. Puis ce fut la dégringolade. La chute du prix du pétrole et les tensions géopolitiques entre la Russie et l’Occident sont responsables du ralentissement (19 passages en 2015).

Felix Tschudi demeure optimiste mais prudent: «Cette liaison maritime ne bouleversera pas tout le transport maritime. En dépit des obstacles nombreux, elle conserve un potentiel important.» Avec un baril de pétrole à 50 dollars, la plus-value financière résultant du trajet plus court se ratatine; c’est l’atout principal de la route du Nord qui s’évapore. S’ajoute le fait que la route n’est navigable que de juillet à octobre; et c’est aléatoire, car la fonte de la glace varie d’une année à l’autre. Même si la glace fond, les tankers sont escortés par des brise-glace russes.

L'Eldorado du Grand Nord

Le passage le long de la Sibérie est contrôlé par la Russie. Obtenir sa coopération ne va pas de soi. Moscou aimerait taxer le transit devant ses côtes mais manque de ressources financières pour organiser ce contrôle. L’afflux de capitaux étrangers est freiné par les crispations politiques. «Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, les sanctions contre la Russie ralentissent les affaires», assure Felix Tschudi. Il veut pourtant croire au dégel: «La Russie a encore plus à gagner que la Norvège avec la route du Nord.» Idem avec les infrastructures portuaires à construire sur les fleuves de Sibérie: elles pourraient irriguer cette région riche en minerais dont l’Europe et l’Asie auront tant besoin. Ce territoire est l’eldorado du Grand Nord, veut croire l’armateur.

Felix Tschudi a un atout dans sa manche: il a appris à travailler avec les Russes sitôt après l’implosion de l’URSS. A la chute du mur de Berlin, en 1989, il travaillait dans une banque à Vienne, à la charnière entre deux mondes qui soudain ne se regardaient plus en chiens de faïence: «Le pragmatisme des Russes m’a toujours surpris.»

Résistances des écologistes

Les partisans du passage par le nord devront encore composer avec la résistance des organisations de protection de la nature. Le WWF et Greenpeace ne cessent de mettre en garde contre la fragilité de l’écosystème arctique. Un tanker accidenté au milieu des glaces de la mer de Sibérie orientale causerait vite une catastrophe écologique. L’éloignement et la rudesse du climat rendraient les secours difficiles à organiser. Sans nier la menace, Felix Tschudi semble la relativiser. Il vante les «grandes compétences» de la marine russe et appelle à se défaire des préjugés: «Les Russes sont les premiers à vouloir éviter une pollution dont ils seraient les principales victimes.»

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(24 heures)

Créé: 11.07.2016, 10h10

Héros écologique? La «double morale» d’Oslo

Le pétrole, le gaz, la pêche, le transport maritime: la majeure partie de l’activité économique de la Norvège est réalisée offshore. Qui détient la souveraineté sur les mers, donc sur les ressources? C’est peu dire que le droit de la mer est une matière névralgique pour le pays, qui s’est hissé au 3e et au 9e rang des pays exportateurs de gaz et de pétrole.

Après une carrière qui l’a conduite de Paris à Oslo via Bruxelles, avec des stations dans l’économie privée et la recherche universitaire, Catherine Banet a choisi la voie académique. Professeure associée à l’Institut scandinave de droit maritime, à la Faculté de droit d’Oslo, elle évoque une Norvège qui «déteste les conflits, cultive le consensus, s’appuie sur le droit international pour défendre ses intérêts et joue l’apaisement avec la Russie».

Sensible aux enjeux écologiques, la Norvège a été le moteur du nouveau Code polaire, qui entrera en vigueur en janvier 2017. Ce texte fixe des droits et devoirs aux acteurs économiques engagés en Arctique (pêche, commerce maritime, forages pétroliers et gaziers).

Cette diplomatie «durable» ne doit pas dissiper un paradoxe norvégien. Oslo veut devenir neutre en matière d’émission de CO2 d’ici à l’an 2050; mais le gouvernement continue de miser sur le pétrole. Il vient d’attribuer ce printemps de nouvelles licences d’exploration toujours plus au nord, à l’intérieur du cercle polaire, dans la mer de Barents.

Les écologistes norvégiens dénoncent sans relâche ce grand écart, mais leur voix reste minoritaire. En mai, le correspondant du «Financial Times» à Oslo, Richard Milne, épinglait la «double morale» de la Norvège dans un article documenté et au ton décapant.

Catherine Banet est nuancée: «Avec les revenus pétroliers qui diminuent brutalement depuis deux ans, de nouvelles questions se posent. Mais c’est juste que le consensus national reste fort pour encore miser sur le pétrole, qui a enrichi le pays.»

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