«Face à l’alzheimer, ne soyons pas fatalistes»

ConférenceLe neurologue Giovanni Frisoni se veut optimiste: des médicaments ont montré leur efficacité contre les démences.

«Si dans dix ans, nous pouvions avoir un programme incluant dépistage et prévention, je serais très content», confie le professeur Frisoni.

«Si dans dix ans, nous pouvions avoir un programme incluant dépistage et prévention, je serais très content», confie le professeur Frisoni. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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«Tiens, j’ai encore oublié…» Cette remarque, combien d’entre nous se la font, en se demandant si l’oubli en question est anecdotique ou alarmant? Le neurologue Giovanni Frisoni, professeur à l’Université de Genève et directeur du Centre de la mémoire, donne demain une conférence sur les troubles de la mémoire et les espoirs de la recherche. Interview.

A quel moment doit-on s’inquiéter d’oublier?

Les oublis font partie de la vie. Le cerveau ne peut pas se souvenir de tout. S’il devait le faire, il lui faudrait développer de nouvelles synapses et une boîte crânienne de la taille du serveur de Google! Il est donc normal d’oublier, à tout âge. Il est également normal qu’une certaine mémoire s’étiole: au fil du temps, on a tendance à oublier les noms de personnes ou de lieux. Cela devient pathologique lorsque les oublis sont épisodiques, lorsqu’ils touchent des événements que l’on a vécus. Oublier que l’on a vu un film avec ses enfants ou que l’on a fait un voyage d’une semaine en Australie, ce n’est pas normal.

Faut-il alors penser à l’alzheimer?

L’alzheimer n’est qu’une forme de démence parmi d’autres. Elle touche une zone du cerveau – l’hippocampe et le cortex entorhinal – qui permet d’enregistrer les nouveaux événements. C’est pour cela que la personne souffrant de l’alzheimer commence par perdre la mémoire récente. Mais il existe d’autres maladies dégénératives qui perturbent la mémoire ou la cognition (le langage, l’attention, la faculté à coordonner ses gestes). L’alzheimer est simplement la plus fréquente: elle représente 70 à 80% des démences.

A quel âge ces maladies surviennent-elles?

Il existe des démences préséniles qui débutent avant, mais les démences séniles se manifestent dès 65 ans. A part l’alzheimer, il existe la dégénérescence fronto-temporale, qui affecte le langage et le comportement. Le patient perd ses mots, se met à dire des choses embarrassantes, à se comporter de manière inappropriée, désinhibée. Il y a aussi la démence à corps de Lewy, apparentée à la maladie de Parkinson. Elle provoque des hallucinations, une fluctuation de la conscience, des périodes de confusion mentale. Je citerais aussi la démence vasculaire, due à une réduction de la perfusion sanguine dans les petits ou les grands vaisseaux du cerveau. Si les petits vaisseaux sont atteints, le cours de la maladie est lent et progressif. Si les grands vaisseaux sont touchés, cela se manifeste par un ou plusieurs AVC, avec le risque d’une détérioration des performances cognitives.

Quelle est la fréquence des troubles de la mémoire?

Ils touchent entre 8 et 10% des plus de 65 ans et la prévalence double tous les cinq ans. L’alzheimer atteint presque toutes les populations, ce qui n’est pas le cas de la démence vasculaire, qui frappe certaines régions du monde – le Japon, par exemple, en raison probablement de facteurs génétiques. Les hommes souffrent plus de la démence vasculaire et de la démence à corps de Lewy, tandis que l’alzheimer est plus fréquent chez les femmes. La démence fronto-temporale, elle, touche les deux sexes.

Peut-on prévenir ces maladies?

A l’heure actuelle, la seule prévention est le style de vie. Bien manger, maintenir une activité physique, stimuler son cerveau, éviter les substances toxiques (fumée, alcool) retarde le développement des symptômes. Cela ne prévient pas la neurodégénérescence de l’alzheimer, mais celle-ci se manifeste à un âge plus avancé.

Que faire face aux premiers symptômes?

On peut améliorer un peu l’attention et amenuiser les symptômes avec des médicaments. Mais il n’y en a pas beaucoup, car le cerveau est un organe plus difficile à soigner que les autres. Par ailleurs, la recherche sur les démences attire dix à douze fois moins d’argent que celle consacrée au cancer.

Comment l’expliquer?

Il existe un négativisme qui consiste à penser qu’il n’y a rien à faire contre l’alzheimer. Certains, de plus en plus rares, croient que la démence fait partie du vieillissement normal. Je ne parle pas de ceux qui voient en l’alzheimer un complot inventé par les boîtes pharmaceutiques pour vendre leurs médicaments.

Et vous, qu’en pensez-vous?

Je suis persuadé que la recherche peut trouver des solutions. Elle a énormément progressé ces vingt-cinq dernières années. Avant, nous n’avions qu’une faible notion de ce qu’était l’alzheimer. Aujourd’hui, nous savons que les maladies dégénératives sont dues à des protéines toxiques qui se déposent dans le cerveau. Nous avons même identifié la protéine de chaque maladie et développé des médicaments permettant de «nettoyer» le cerveau de ces protéines.

Avec quel résultat?

Il y a un mois, je vous aurais dit: aucun. Mais une étude de l’Université de Zurich, publiée dans Nature, vient de montrer qu’un médicament réduit fortement la progression de la perte cognitive! Elle porte sur cinq groupes de trente patients chacun; on ne peut pas encore dire qu’on a le médicament miracle, mais une étude internationale, dans plus de 50 centres de recherche, dont Genève, va tenter de confirmer cet effet.

Si cet effet était confirmé, quand le médicament pourrait-il être commercialisé?

Il faut recruter des patients dans les douze prochains mois, les suivre pendant deux ans, puis analyser les résultats. Il faut donc compter trois ans au minimum. Parallèlement, nous attendons le résultat d’une autre étude sur un autre médicament, lancée par l’entreprise pharmaceutique Lilly.

Etes-vous optimiste?

Oui, mais il y aura toujours des malades. Le premier soin réside dans le comportement des proches. Dans 80% des cas, leur attitude inadaptée est à l’origine de l’agressivité ou de l’agitation du patient atteint de l’alzheimer. Il ne faut pas gronder, mais soutenir la personne qui perd la mémoire. C’est facile à dire, je sais, mais très difficile à faire.

A l’avenir, pourra-t-on prévenir ces maladies?

Ce serait mon rêve: identifier les cerveaux à haut risque – où les protéines toxiques se déposent – et donner aux patients des médicaments qui empêchent le développement des symptômes. Si dans dix ans, nous pouvions avoir un programme incluant dépistage et prévention, je serais très content.

Conférence Mercredi 19 octobre à 18 h 30, auditorium du Musée d’ethnographie de Genève.

(24 heures)

Créé: 18.10.2016, 07h26

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