Genève, capitale de la lutte contre le tabac

Santé1500 délégués et experts de la prévention du tabagisme se réunissent sous l’égide de l’OMS. La Suisse se distingue en n’ayant toujours pas signé un texte important.

A Appenzell, une tradition permet aux enfants de fumer, lors de la foire aux bestiaux, qui se déroule cette année mardi 2 octobre

A Appenzell, une tradition permet aux enfants de fumer, lors de la foire aux bestiaux, qui se déroule cette année mardi 2 octobre Image: Keystone

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Chaque année, plus de sept millions de personnes dans le monde, presque l’équivalent de la population de la Suisse, meurent à cause du tabac. Et sur ce nombre, plus de six millions d’êtres humains décèdent directement suite à cette addiction pendant que près de 900 000 disparaissent après avoir été exposés à la fumée des fumeurs. Ces chiffres sont diffusés par la convention cadre de l’OMS luttant contre le tabagisme (FCTC), dont la huitième édition se déroule à Genève dès lundi. Entre délégués officiels des 181 États parties, dont l’Union européenne, experts, journalistes et membres des ONG gravitant autour de cette thématique, 1500 personnes vont converger dans le quartier des organisations internationales. Tedros Adhanom Ghebreyesus, patron de l’OMS, et Michael Møller, directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève, ouvriront cette importante conférence.

La Suisse, Andorre, Monaco

Mais le pays hôte va briller par son absence. La Suisse n’a en effet toujours pas ratifié cette convention qui recommande notamment d’adopter le principe du paquet de cigarettes neutre, sans logo de la marque, ou la présence d’avertissements graphiques destinés à dissuader les fumeurs, et en particulier les plus jeunes. La Suisse a pourtant signé cette convention onusienne le 25 juin 2004, exprimant ainsi la volonté du Conseil fédéral d’y adhérer. Mais cette bonne intention s’est perdue dans les méandres parlementaires. Une loi sur le tabac et les cigarettes électroniques est en gestation. Mais, comme le souligne le Conseil fédéral dans un rapport explicatif, concernant la publicité, la promotion et le parrainage, et en faisant abstraction d’Andorre et Monaco, la Suisse restera le pays d’Europe dont les restrictions sont les plus faibles. En l’état, la loi examinée à Berne n’est pas compatible avec les exigences découlant de la convention. Le gouvernement examinera donc en temps opportun si le texte qui sortira du parlement remplit les conditions d’une ratification.

Rien n’est moins sûr: comme l’a montré, à la RTS, un reportage récent du magazine «Temps présent», 40 des 200 membres du Conseil national et 12 des 46 sénateurs seraient sous l’influence plus ou moins directe de l’industrie du tabac. Un bras de fer souterrain oppose, dans les travées des deux Chambres parlementaires helvétiques, les élus proches de la santé et ceux qui sont perméables aux arguments de l’industrie, puissante en Suisse (lire ci-dessous). Et jusqu’à aujourd’hui, le rapport de force semble pencher en direction des seconds. Président d’OxySuisse, une association qui lutte contre le tabagisme, Pascal Diethelm ne décolère pas: «La Suisse n’a toujours pas ratifié le traité international de cette conférence, qui force notamment les pays l’ayant ratifié à obliger les industriels à faire figurer sur les paquets des images qui montrent de manière crue les dégâts causés par la cigarette.» Le Genevois appelle aussi à «bannir toute forme de parrainage ou de promotion de la cigarette». Et à «taxer ces produits de manière dissuasive». «Des pays considérés comme libéraux, tels que le Royaume-Uni ou l’Australie, ont mis en œuvre ces mesures et la réussite est au rendez-vous», ajoute Pascal Diethelm.

Car l’urgence est là, sur plusieurs fronts. En Suisse, des sites Internet liés à la promotion de marques de cigarettes sont aisément accessibles aux enfants. La toxicité des produits du tabac a aussi un impact sanitaire très important. En Suisse, le tabagisme cause près de 9500 décès par an, dont 39% sont liés à des maladies cardio-vasculaires, 42% à des cancers et 19% à des maladies des voies respiratoires. Étant responsable de près de 15% des décès en Suisse, la consommation de tabac représente la première cause évitable de décès, selon ce rapport.

La foire aux bestiaux

En attendant que le dossier avance sur le plan national, les participants à la convention se pencheront notamment cette semaine sur le traitement et la taxation des produits alternatifs au tabac classique (cigarette électronique, etc.) et l’établissement du lien entre tabac et droits humains. Entre deux séances, les 1500 participants aux conférences buteront peut-être sur un des cinq grands compteurs en train d’être installés au centre de Genève pour recenser le nombre de mégots jetés en ville. Et, courbant les réunions onusiennes, les plus téméraires d’entre eux pourraient même se rendre mardi à la foire aux bestiaux d’Appenzell. Pour s’étonner d’y voir des enfants fumer, ce qui est permis dans ce cadre rupestre.


L’industrie du tabac pèse lourd en Suisse et à Lausanne

La Suisse est une place forte de la cigarette. Trois géants du secteur sont d’ailleurs installés sur sol romand: Philip Morris International (PMI) à Lausanne, Japan Tobacco International (JTI) à Genève et British American Tobacco (BAT), entre la capitale vaudoise et Boncourt, dans le canton du Jura. Ces multinationales, qui emploient ensemble plus de quatre mille salariés dans le pays, ne se contentent pas d’activités administratives en Suisse. Elles y ont aussi d’importantes usines. À Neuchâtel (PMI, depuis 1957), Boncourt (BAT, depuis 200 ans) et Dagmersellen (JTI, en terres lucernoises, depuis 1970). Les raisons sont historiques: le tabac est cultivé en Suisse depuis plus de 300 ans. Près de deux cents exploitants sont actuellement recensés dans une dizaine de cantons, surtout sur sol vaudois. Les lois helvétiques sont également très souples. Elles autorisent la création de cigarettes – uniquement celles destinées à l’exportation – plus fortes que celles qui peuvent être conçues au sein des pays de l’Union européenne.

La majorité des 34,6 milliards de cigarettes fabriquées en Suisse (un chiffre qu’on tient d’une étude de KMPG portant sur l’année 2016) est donc exportée dans des pays amateurs de clopes particulièrement fortes. L’an dernier, selon l’administration fédérale des douanes, les cigarettes suisses se sont d’abord écoulées au Japon (pour 137 millions de francs de recettes), en Afrique du Sud (68), au Maroc (57) et à Bahreïn (38). Le Liban, l’Arabie saoudite, Israël et les Émirats arabes unis figurent aussi parmi nos dix principaux clients. Les recettes d’exportation des cigarettes (480 millions de francs l’an dernier) sont même comparables à celles de deux produits phares – le chocolat (839 millions) et le fromage (601) – quand bien même elles tendent à baisser depuis quelques années. La contribution des entreprises du secteur du tabac s’élevait en 2016 à 6,3 milliards de francs, selon KPMG, soit 1% du PIB helvétique. Elle représenterait 11 500 emplois.

Le tabac a aussi un coût pour la Suisse. Et non des moindres: il est estimé à dix milliards de francs par an (tabagisme passif non compris). Ce montant comprend les frais engendrés par les traitements médicaux et les coûts indirects, de la perte de production liée à l’absentéisme, aux incapacités de travail en passant par les décès.

Richard Etienne (24 heures)

Créé: 29.09.2018, 10h36

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