«Il n’y a pas de mode d’emploi pour la vie»

EntretienFrançois Ansermet quitte les HUG. Le pédopsychiatre revient sur un parcours riche, qui l’a mené de la psychanalyse aux neurosciences, avec le regard de l’éthicien.

François Ansermet, chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)

François Ansermet, chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) Image: Georges Cabrera

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Sa grande silhouette déambule dans un bureau baigné d’une lumière chaude, comme dans un cocon empreint de souvenirs. Sur le mur, il désigne une photographie offerte par une patiente. Sur la table, un Lego à l’image de la future Maison de l’enfant et de l’adolescent dont il est le concepteur. Sur les rayons de la bibliothèque, des objets qui racontent chacun une partie de l’histoire. La sienne. François Ansermet, chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), se prête volontiers au jeu: rassembler les pièces du puzzle pour dégager, à l’heure de la retraite, le sens d’un parcours riche et varié.

Pourquoi avoir choisi la psychiatrie?
Ce n’est pas facile de savoir pourquoi on fait les choses. C’est après coup qu’on leur donne un sens. Etudiant en médecine, je m’intéressais à la neurologie. Lors d’un stage à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, j’ai vu des patients cérébrolésés, des cas très complexes avec des symptômes surprenants. Le lien entre la dimension objective des troubles du cerveau et leur expression clinique, subjective, m’intéressait: je voulais comprendre le rapport entre le cerveau et l’esprit. La formation en neurologie impliquait un passage par la psychiatrie. En rencontrant les symptômes psychiatriques, je me suis rendu compte que c’était cela qui m’intéressait. Tout le mystère qu’un humain peut produire, comme impasse et comme solution. J’ai changé de voie et commencé une psychanalyse.

Pourquoi?
Pour éclaircir des questions personnelles et par intérêt pour ce qui se passe à l’insu du sujet, pour l’inattendu, ce qui résiste au raisonnement trop simple. Cette part en nous qui nous détermine mais que l’on ne connaît pas. L’autre scène, selon Freud. L’époque était marquée par la psychanalyse, le structuralisme. Freud, Lacan, Barthes, Foucault remettaient en question les évidences. J’avais envie d’adopter cette position critique. De voir la souffrance mentale non comme une pathologie, mais comme une parole disant une vérité sur le monde.

De voir dans le symptôme l’ébauche d’une solution.
C’est paradoxal, mais oui: le symptôme est une défense contre un réel insupportable. Une phobie, un rempart contre l’angoisse. En même temps, quand nos enfants ou nos adolescents vont mal, cela nous renseigne sur l’état de notre société.

C’est-à-dire?
Les symptômes privés sont liés à l’intimité de chacun. Mais ils sont aussi une interrogation du monde, un miroir de la société. On dit des adolescents qu’ils zappent tout le temps et ont du mal à focaliser leur attention. Mais regardez notre société hyperactive: nous sommes enfermés, rivés sur nos écrans, les oreilles bouchées par les écouteurs. Branchés à tous, sans être présents ni disponibles pour l’autre qui est là. Autre exemple: le malaise dans le genre. De plus en plus de jeunes émettent le désir de changer de genre. Cela nous dit quelque chose de notre monde confronté à une crise de la filiation et de la différence des sexes.

Que dire de ces mutations de la société?
Difficile de parler de la période contemporaine. Le risque des psychiatres est d’être pris dans une pente conservatrice, d’exprimer des idéaux sur la famille qui emprisonnent le devenir dans un passé trop normatif. Les jeunes inventent un monde différent. Parfois, ils font l’expérience de l’insupportable. Mais derrière leur souffrance, il y a une recherche du côté de la vie. Comme psychiatres, nous devrions être les leviers de leur liberté.

Au Comité consultatif national d’éthique français (seul étranger à y siéger), vous avez analysé l’effet des biotechnologies sur la procréation. La science va-t-elle trop loin aux yeux de l’éthicien?
Le monde de la procréation se modifie plus vite que notre capacité à le penser: la procréation s’ouvre aux femmes seules, aux couples de femmes, d’hommes, aux transsexuels. On peut conserver ses ovocytes et les utiliser plus tard. La conception peut se passer du père. Son absence bouleverse-t-elle les mentalités? Avec le don d’ovules, la mère, toujours certaine, devient incertaine. Les technoprophètes estiment que les désirs doivent être considérés comme des droits. Face à eux, les biocatastrophistes craignent que le monde ne s’écroule avec la perte des repères traditionnels. Quant à moi, je pense qu’il faut respecter le changement sans lui opposer des avis tout faits.

Plutôt technoprophète, alors?
Non, je fais confiance au sujet. Ce n’est pas parce que le père et la mère ne sont plus incarnés dans le couple de géniteurs qu’ils disparaissent des représentations. Les biotechnologies disjoignent la séquence «sexualité-procréation-gestation-filiation». Ces disjonctions créent de nouvelles relations. Il y a des risques, mais aussi des possibilités nouvelles. Vous savez, les hommes ont pu établir des liens de filiation bien avant de connaître la biologie! Bien sûr, il y a des points de butée, des problèmes que l’on n’arrive pas à résoudre, par manque de recul. Un risque de marchandisation de la procréation existe. La mission du comité d’éthique est de rendre ces difficultés intelligibles et de laisser le législateur choisir. J’ajoute qu’il n’y a rien de catastrophique dans la procréation médicalement assistée. Dans un monde marqué par la violence et le rejet de l’autre, se consacrer à créer de la vie est plutôt positif.

Vous vous êtes intéressé aux traces laissées par les traumatismes précoces. Selon vous, elles peuvent être surmontées.
Le grand risque est la souffrance qui se cristallise. Si l’on s’y prend assez tôt, on peut changer le devenir. J’ai mis en place une recherche sur le devenir psychique des enfants nés prématurément. Commencer sa vie dans l’inachèvement, la douleur, les machines, la détresse: quelles conséquences cela peut-il avoir sur le psychisme et le fonctionnement cérébral? Les traces laissées par ces expériences précoces sont-elles déterminantes? La bonne nouvelle vient des neurosciences: ces traces peuvent se réassocier pour en former de nouvelles, qui libèrent de l’expérience initiale. C’est ce qu’on peut déduire de la plasticité neuronale. Comme nous l’avons soutenu avec le neurobiologiste Pierre Magistretti – lui et moi avons écrit plusieurs livres, entre neurosciences et psychanalyse – on n’utilise jamais deux fois le même cerveau. L’homme n’est pas dans un déterminisme figé. Il est aussi déterminé pour ne pas l’être! Bien sûr, il faut tenter d’agir le plus tôt possible et c’est pour cela qu’il est crucial de s’intéresser à la petite enfance.

Cette capacité à se défaire de nœuds anciens, l’avez-vous observée auprès de vos patients?
Oui. Tout dépend de la manière dont on travaille. Le risque du psychiatre est de devenir le spécialiste de la prédiction du passé, de vérifier ce qu’il sait déjà. La clinique doit être l’expérience de la singularité. Elle doit déceler ce qu’il y a d’unique dans le patient, encourager la réponse qu’il crée, plutôt que de le fixer sur les causes de son mal-être. Chercher le détail, le décalage, l’écart qui fait de lui un être unique, différent et irremplaçable.

La psychanalyse a été beaucoup décriée. Quelle est sa place aujourd’hui, selon vous?
Etre décriée l’a obligée à se réinventer. Et c’est très bien comme ça. Dans ma jeunesse, la psychanalyse était d’abord subversive. C’était une manière de tout mettre sens dessus dessous. Progressivement, elle s’est prise dans des raisonnements déterministes – ce que je n’ai jamais supporté. La psychanalyse est une pratique de la parole et de la relation qui tient compte de l’inconscient. Le postulat est que le sujet n’est pas le maître dans la maison. Plutôt que de voir l’inconscient comme un déterminant qui nous ligoterait par nos complexes, il s’agit de le prendre comme un processus créatif, ouvert au non-réalisé, à la surprise, potentiellement créateur d’un avenir différent. A mon sens, la psychanalyse est d’abord une pratique qui permet de s’inventer de façon nouvelle, de devenir l’auteur et l’acteur de son existence.

Y parvient-on?
Il n’y a pas de mode d’emploi pour la vie! L’humain n’a pas un programme préétabli. Il est responsable de ce qu’il devient. Cela peut donner le meilleur – la création artistique, scientifique – comme le pire: la destructivité. L’homme ne veut pas toujours son bien et encore moins le bien de l’autre – ce qui peut créer ce «malaise dans la civilisation», dont Freud parlait. D’où l’importance de s’interposer, de proposer des dispositifs de soins au service de la vie, offrant des possibilités de rencontres qui empêchent que ce type de piège ne se referme sur le sujet ou sur la société.

Un mot sur votre projet de Maison de l’enfant et de l’adolescent, qui doit se construire dans la décennie.
L’idée est de faire de cette maison un lieu qui représente la préoccupation de la cité pour ses enfants et ses adolescents. Genève, ville de Rousseau, de Piaget, de la Commission des droits de l’enfant de l’ONU, va donner un lieu aux enfants et aux adolescents. Ce sera un endroit où se faire soigner, mais aussi un lieu ouvert sur la culture: avec du théâtre, de la musique, de la danse, de la radio, du cinéma, de l’éducation à la science. Loin de toute perspective stigmatisante, le but est d’inclure la culture des enfants et des adolescents pour rétablir les liens et déjouer le mal-être psychique.

Pourquoi le mal-être psychique est-il toujours stigmatisé?
L’homme a peu de registres face au malheur: il a l’angoisse, la culpabilité, le déni, parfois la violence. Ceux qui souffrent nous dévoilent la part tragique de la condition humaine. Cela nous est insupportable. Mais ils sont surtout en quête d’une issue. Ils peuvent nous ouvrir des voies nouvelles.

Cette idée que l’avenir reste ouvert et non déterminé pourrait résumer votre parcours.
Oui, il ne faut pas faire de l’origine un destin, mais ouvrir l’avenir pour permettre à chacun de s’inventer au-delà de l’impossible sur lequel il bute. (24 heures)

Créé: 07.10.2017, 10h55

De Lausanne à Genève, en passant par Paris

1952 Naît à Lausanne. Son père voulait le voir faire des maths. Il choisit la médecine.
1977 Diplômé de médecine de l’Université de Lausanne (UNIL). Se spécialise en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Se forme à la psychanalyse à Paris
1994 Professeur associé à la Faculté de médecine et de biologie de l’UNIL puis professeur ordinaire, puis vice-doyen. Crée la Commission des sciences humaines de la Faculté de médecine.
2007 Professeur ordinaire à l’Université de Genève et chef du Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des HUG. Dirige le Département universitaire de psychiatrie de la Faculté de médecine.
2010 Crée avec Pierre Magistretti la fondation Agalma, qui se consacre aux liens entre psychanalyse et neurosciences.
2013 Rejoint le Comité consultatif national d’éthique à Paris.
S.D.





























































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