«La médecine? Le dernier lieu où l'on peut exprimer sa vulnérabilité»

InterviewPour Bertrand Kiefer, médecin et éditorialiste, la révolution numérique va bouleverser la santé. Il appelle au maintien d'une médecine humaniste.

Bertrand Kiefer nous trouve d’une «naïveté hallucinante face au big data. Sait-on que la géolocalisation permet de détecter l’entrée d’une personne en dépression?

Bertrand Kiefer nous trouve d’une «naïveté hallucinante face au big data. Sait-on que la géolocalisation permet de détecter l’entrée d’une personne en dépression? Image: Steeve Iuncker

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Il est incontournable en matière de santé. Médecin, ancien prêtre, éditorialiste, entrepreneur, Bertrand Kiefer nourrit une réflexion éthique et humaniste sur la médecine. Sa connaissance des enjeux alliée à sa hauteur de vue font de lui une figure intellectuelle respectée de la santé romande. Le sexagénaire, qui publie la Revue médicale suisse, le magazine Planète Santé et collabore à la revue Pulsations des HUG, organise également de grands rassemblements, à l’attention du corps médical comme du grand public. Cette semaine, il orchestrait les Assises de la santé romande autour d’un thème passionnant: la médecine du futur.

À quoi ressembleront, selon vous, la médecine et le patient de demain?
Ils seront à la fois différents et semblables. La technologie va changer bien des choses. Les données ne seront plus stockées à l’hôpital ou chez le médecin mais suivront le patient. Les soins ambulatoires et à domicile vont se développer. Le patient va acquérir plus de pouvoirs, devenir cothérapeute de lui-même. C’est une bonne chose, car le système actuel n’est pas durable, les structures sont lourdes, inadaptées, déshumanisées. Développer l’hospitalisation à la maison, par exemple, sera bénéfique pour le patient comme du point de vue des coûts.

Ce qui restera semblable?
J’espère que la médecine continuera à s’occuper de tous ceux qui souffrent, en leur offrant un accompagnement porteur de sens. La médecine est le dernier endroit où l’on exprime une vision de l’homme, où l’on expose sa vulnérabilité. En ce sens, elle est une civilisation – un système de valeurs, avec ses rites, ses paroles – et comme toute civilisation, elle est mortelle. Aujourd’hui, elle s’érige en contre-culture. Elle suit en effet une logique des besoins – et pas une logique des moyens comme le reste de la société. Le danger est qu’elle soit remplacée par un pur système économique. Son côté utopique peut choquer ceux qui veulent une société régie par les lois de l’économie.

Cette logique économique, alliée à une technologie conquérante, menace-t-elle le rôle du médecin?
Avec le décryptage du génome de chacun, la médecine adaptera les traitements à l’individu. C’est une grande avancée. Le médecin ne pourra plus gérer seul l’ensemble des données. Il aura de plus en plus besoin de l’intelligence artificielle. Mais elle ne suffit pas. Pour que la médecine ne soit pas seulement individualisée, mais personnalisée, il faut l’intervention du médecin. Si le patient préfère un traitement à un autre, même s’il est moins efficace, il faudra l’écouter. Laissée à elle-même, la technologie est déshumanisante. Il faut sans cesse remettre la main dessus et la réhumaniser car elle tend à nous imposer ses finalités.

Souhaitable, le regard humain sera-t-il toujours nécessaire?
Oui. Si vous tapez «mal de dos» sur Internet, les réponses ne vous aideront pas. Un ami cardiologue a eu un infarctus sur les pistes de ski. Il croyait souffrir d’une grippe. Nous ne sommes pas bons pour nous-mêmes, même avec une technologie puissante, car nous ne posons pas les bonnes questions. Le médecin permet d’élargir le spectre. Si vous souffrez d’insomnie, il vous demandera comment vont le travail, la famille. Je crois que nous aurons toujours besoin d’une autre personne pour nous décaler par rapport à notre propre regard.

Et face à une médecine de plus en plus prédictive, comment se situer?
C’est très troublant. La médecine peut nous annoncer des risques dont on ne sait que faire s’il n’existe pas de traitement. C’est une affaire majeure qui change le rapport à notre destin. Voudrons-nous savoir si nous avons tiré les bonnes ou les mauvaises cartes? Si nous avons six mois à vivre, voulons-nous les vivre avec une étiquette de mourant? Le plus troublant, c’est que ces changements surviennent à l’heure où nous n’avons plus de discours partagé sur la mort. Ceux qui reçoivent un diagnostic de fin de vie sont exclus d’une société qui valorise la jeunesse, la santé, la vie…

Sait-on par exemple que la géolocalisation, via nos smartphones, permet de détecter l’entrée en dépression d’une personne? Elle se déplace moins, marche moins vite…

Croyez-vous que nous voudrons prendre le risque de savoir?
Certains le prendront peut-être, sans réaliser la portée de ce changement. Si l’on sait que l’on va mourir à 40 ans, que faire de cette vie? Autre problème: ces données pourront intéresser les assureurs, les employeurs, voire les futurs conjoints. Cela mettra à mal la solidarité. Voudra-t-on payer pour ceux qui ont de mauvais gènes? Les engager? Former un médecin dont l’espérance de vie est limitée?

Aveugles à ces risques, nous livrons de plus en plus d’informations intimes sur notre santé.
Le «quantified self» (l’évaluation quantitative de son corps) exprime une volonté de contrôle qui vise à diminuer l’angoisse de l’incertitude. Il n’est pas prouvé que ces mesures améliorent la santé. Mais nous sommes narcissiques, angoissés et ces techniques rencontrent un marché. Ce n’est pas anodin. Notre naïveté est hallucinante face au big data. Sait-on par exemple que la géolocalisation, via nos smartphones, permet de détecter l’entrée en dépression d’une personne? Elle se déplace moins, marche moins vite…

Et vous pensez que l’on doit réagir.
La récolte, le stockage et l’analyse des données médicales par l’intelligence artificielle représentent un enjeu majeur. C’est le pétrole de demain. Nous sommes trop petits face aux grandes entreprises. Mais ensemble, on peut agir. Il faut aller vite car les grands du big data arrachent les talents des universités. Je plaide pour un grand projet, porté par exemple par la Confédération, qui gérerait ces données. On peut imaginer que les universités, le système de santé et même les banques s’associent pour organiser un système de stockage de données et d’intelligence artificielle à la hauteur des enjeux. Rien ne sert d’investir dans des tunnels ou des avions de chasse si toutes nos données sont chez Google!

Vous craignez la discrimination sociale induite par une médecine d’élite réservée aux nantis.
Avec les progrès de la médecine, plus personne n’est en bonne santé. Tout le monde a des facteurs de risque, des prémices de maladie. Que doit rembourser l’assurance? La maladie grave, bien sûr. Mais quid du traitement qui augmente la durée de vie, en diminuant l’hypertension ou le cholestérol? Aujourd’hui, on ne sait plus où commence la maladie. À l’avenir, les gens qui ont de l’argent auront de plus en plus de possibilités de «s’améliorer». Pourra-t-on toujours offrir ce qui est efficace à tout le monde? Les traitements efficaces seront de plus en plus nombreux et chers. Cela demandera des ressources importantes. Or elles se raréfient. On risque d’arriver à une vraie violence.

Au point de menacer la société?
Ah! Je pense que cela va secouer. Imaginez la réaction du père d’un garçon cancéreux que l’on pourrait guérir avec un traitement de 100 000 francs mais qu’on ne soigne pas faute d’argent. Ce type de choses existent déjà ailleurs. Ici, nous devrions nous battre pour l’égalité devant les soins, sans laquelle la société ne tiendra plus. J’espère que nous y arriverons, mais l’immobilisme actuel m’inquiète.

Face à ces questions, le politique ne vous semble pas à la hauteur.
Les seules mesures prises visent la réforme des assurances-maladie ou l’instauration de budgets limités. C’est bien, mais c’est une vision à court terme. Il manque l’envie d’entrer dans la complexité du système. La réflexion intellectuelle reste très pauvre. Une vague de personnes âgées arrive. Il faut se dépêcher de penser différemment.

Que proposez-vous?
Alors que toute décision politique doit être justifiée par l’économie, rappelons qu’une personne âgée reste une personne. Cette tranche de vie doit rester une tranche de pleine valeur. Nous devrions intégrer ces personnes dans la société. Avec des ressources limitées, d’autres structures que les EMS sont à penser. Des structures plus légères, privilégiant les liens relationnels, humains, amicaux. Le bonheur de vivre est aussi une prévention de la maladie.

Que penser du transhumanisme, qui cherche à transformer l’homme pour le faire vivre très longtemps?
Ce qui me frappe, c’est son côté religieux. Dans la Sillicon Valley, le transhumanisme relève de la foi. Le solutionnisme – cette idée que tout problème humain a sa solution technologique – est en train de nous contaminer. À la souffrance, à la maladie, à la mort, il y aurait une solution: devenir amortel. Cela me fait sourire.

Pourquoi?
Cette idée naïve fait l’impasse sur tout ce qui fait l’humain. Nous sommes violents, paradoxaux, opaques à nous-mêmes. Nous sommes menés par des pulsions très diverses, des addictions, des instincts de mort. Face à cette complexité, nous avons besoin de sens davantage que de survie. Or nous sommes bien loin d’avoir résolu nos problèmes de violence, d’irrationalité et quelle que soit la «solution» technologique que l’on imaginera, ces problèmes ressurgiront.

Vous voyez aussi dans ce mouvement un mépris pour le corps.
C’est paradoxal: d’un côté, il y a bien sûr une fascination pour le corps que l’on veut améliorer, augmenter, rendre plus puissant. Et en même temps, il y a aussi un mépris profond car la seule chose qui compte, c’est l’intellect. Le grand projet de Ray Kurzweil, l’ingénieur chef de Google, est de télécharger l’information du cerveau humain dans un ordinateur, afin de survivre «sans fin». Mais l’univers lui-même n’est pas éternel. Et les systèmes des ordinateurs ont leur propre finitude.

Surestime-t-on l’intelligence artificielle?
Elle a fait d’énormes progrès; il est d’autant plus nécessaire de la contrôler. Nous aurons sans doute un jour besoin de psychiatres pour les ordinateurs, car il y aura des déviations. Arrêtons de croire à la perfection de la technique! Toutes les grandes complexités buggent. Pour résumer, l’intelligence artificielle peut nous apporter beaucoup. Mais elle ne nous sauvera pas de nous-mêmes.

Que se passera-t-il si certains deviennent plus puissants et plus intelligents que d’autres?
Ne nous faisons pas d’illusions: notre espèce a toujours éliminé ou asservi les espèces inférieures. Mais avant de s’en inquiéter, tentons de résoudre des problèmes immédiats: nos comportements totalement inadaptés, la violence, l’obsession de la domination, le machisme. On ne survivra pas si l’on continue ainsi. Régler cela suppose de repenser la société. Nous y serons obligés. L’épuisement des ressources naturelles et le changement climatique ne nous laissent plus le choix. (24 heures)

Créé: 25.11.2017, 10h35

Articles en relation

Santé digitale, la foi dans une révolution miraculeuse

Santé Dans un essai pédagogique et décoiffant, Xavier Comtesse raconte comment le numérique promet l’avènement d’une médecine meilleure pour tous et surtout moins chère. Trop beau pour y croire? Plus...

Articles en relation

Traiter la schizophrénie grâce à des avatars

Santé Environ deux-tiers des schizophrènes entendent des voix imaginaires qui, souvent, les insultent ou les menacent. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

Des dizaines d'automobilistes ont été bloqués dans le Chablais, pendant plusieurs heures pour certains. La situation était également chaotique sur les routes secondaires parsemées de congères.
(Image: Bénédicte) Plus...