«Notre société pousse à la consommation d’alcool»

SantéExperts et patients estiment que la prévention en matière d’alcoolisme devrait être renforcée.

Dans le film «Un singe en hiver» (1962), Gabin et Belmondo s’enivrent plus que de raison. Au cinéma comme dans la société, l’alcool est partout.
Vidéo: AFP

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En Suisse, la consommation d’alcool par habitant est en baisse. En 1997, l’Helvète en avalait 9 litres par an, en 2018 ce chiffre a fléchi de 15%, pour s’établir à 7,7 litres. Si cette donnée est réjouissante, d’autres le sont moins. Selon la fondation Addiction Suisse, 250'000 concitoyens sont alcoolodépendants et 4,5% des décès sur le territoire sont dus à l’alcool. Selon l’Obsan, l’observatoire suisse de la santé, chaque année les coûts sociaux de la dépendance à l’alcool s’élèvent à plus de 3 millions de francs dans notre pays.

À 52 ans, Alexandre (nom connu de la rédaction) est abstinent depuis deux ans. «Nous sommes dans une société qui pousse à la consommation», constate l’ex-courtier en banque qui préfère rester anonyme. Le Vaudois explique comment, pour échapper aux sollicitations constantes, il s’est coupé de sa vie sociale trop incitative. «Même si la publicité est interdite, l’alcool se trouve partout, tout le temps, dehors, au quotidien, à la télévision ou au cinéma.»

«Je suis passé de la vodka à la bière, pour me donner bonne conscience»

«Les mesures de prévention qui fonctionnent sont connues, rappelle Jean-Bernard Daeppen, chef du service de médecine des addictions au CHUV. Diminuer l’accès à l’alcool et les heures de vente, ça marche.» Karim Boubaker, le médecin cantonal vaudois, le confirme. «Nous avons récemment démontré l’efficacité des restrictions d’horaire de vente à emporter sur les intoxications alcooliques.» En 2015, la loi sur les auberges et débits de boissons (LADB) a été modifiée avec l’ajout d’un alinéa qui prévoit que «la livraison et la vente à emporter de boissons alcooliques distillées, ainsi que de la bière, sont interdites de 21 heures à 6 heures du matin». En février 2019, la police cantonale du commerce, en collaboration avec le Service de la santé publique, rendait son verdict: cette révision a conduit à une diminution de 200 hospitalisations pour intoxications éthyliques sur le canton de Vaud.

«La prévention est impopulaire»

Pour Jean-Bernard Daeppen, les réticences à des interdictions plus drastiques se trouvent aussi bien du côté des consommateurs que des milieux économique et politique. «La prévention est impopulaire, poursuit le professeur du CHUV. Quand politiquement on discute de mettre en place des lois qui restreignent l’accès à l’alcool, on constate que les gens ne sont pas vraiment prêts, qu’ils ne souhaitent pas ces restrictions de liberté. Quand bien même le chemin a été fait très clairement pour le tabac, pour l’alcool, cela semble plus difficile.»

«Parmi les substances psychotropes, l’alcool, et plus particulièrement le vin, jouit d’un statut particulier pour des raisons historiques, socio-économiques et anthropologiques, développe Karim Boubaker. Pour certains, la culture de la vigne est un marqueur de la civilisation occidentale. La Fête des Vignerons et son inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco témoignent de la valorisation de la vigne et du vin dans notre société.»

«Faire la fête», «être joyeux», «bien rigoler», «bon vivant»: les expressions choisies pour parler de l’alcool nient bien souvent les aspects glauques de la consommation. «Les représentations sociales de l’alcool sont très positives, développe Jean-Bernard Daeppen. Elles sont entretenues par un puissant marché qui vante la substance et en donne une image favorable. On minimise les aspects négatifs de la consommation parce qu’une bonne part des bénéfices de la vente d’alcool reposent sur la consommation de gens qui boivent trop.»

Pour Jean-Bernard Daeppen, le côté festif de la consommation ne doit pas éclipser la réalité glauque de l’alcoolisme et des problèmes sociosanitaires qu’il entraîne. «L’alcool est une substance qui impacte fortement le risque de maladies, cancers entre autres, reprend-il. Boire peu fait prendre peu de risques, mais ça reste mauvais pour la santé.»

«Une décision politique»

Il demeure aussi que les moyens de la prévention de l’alcoolisme sont dérisoires en comparaison à ceux de la promotion de l’alcool. Selon le magazine «The Economist», en 1999, les géants de l’alcool aux États-Unis investissaient en lobbying deux fois moins d’argent que l’industrie du tabac. Aujourd’hui, pour ce même poste, elles dépensent 31% de plus que les cigarettiers.

«C’est une décision politique, estime Jean-Bernard Daeppen. Si on n’alloue pas davantage de budget pour la prévention, c’est qu’on accepte qu’il y ait des gens qui trinquent et subissent les conséquences de l’alcool – accidents de voiture par exemple.» Pour le professeur, l’argument de dire que c’est à chacun de prendre ses responsabilités est inexact, «puisque le risque de devenir dépendant à l’alcool diffère fortement d’une personne à l’autre et qu’elle n’est pas responsable de certains risques, génétiques par exemple». L’alcoolisme est une maladie chronique, ceux qui en souffrent ont des prédispositions. «Il ne s’agit donc pas uniquement de responsabilité individuelle mais également de responsabilité collective.»

Créé: 10.11.2019, 09h01

En chiffres

Selon l’Office fédéral de la statistique, la région lémanique (Vaud, Valais, Genève) est celle de Suisse qui a récolté le plus de raisins en 2018 avec 819'146 hectolitres de moût. Mais ce n’est pas celle qui compte le plus grand nombre de buveurs quotidiens.

Avec 21,5% de la population, le Tessin détient le record national devant la région lémanique, où ce pourcentage est de 13%.

Au niveau des dépenses, chaque ménage suisse a dépensé mensuellement en moyenne 160 francs pour l’alcool entre 2012 et 2014. Soit 75 francs en achats dans le commerce, 68 francs dans la restauration et 17 francs pour des cadeaux hors ménage.

Avec un revenu mensuel brut moyen des ménages entre 2012 et 2014 estimé à 10'000 francs, le budget alcool représentait 1,6% de cette somme.

Fanny Giroud

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