Passer au contenu principal

Exotisme en Suisse (18/41)Sauvage, l’Engadine reste pourtant hyperconnectée à l’art contemporain

À l’autre bout du pays, la terre des Giacometti, celle qui a oxygéné Giovanni Segantini, a fait de la création de l’homme une véritable économie touristique sans empiéter sur la nature. Balade.

Le «Metro Net» de l’Allemand Martin Kippenberger, une sculpture monumentale, et tout un symbole, acquise grâce à Art Public Plaiv, un projet public-privé mené par plusieurs communes en collaboration avec la Fondation Walter A. Bechtler.
Le «Metro Net» de l’Allemand Martin Kippenberger, une sculpture monumentale, et tout un symbole, acquise grâce à Art Public Plaiv, un projet public-privé mené par plusieurs communes en collaboration avec la Fondation Walter A. Bechtler.
DR

Aussi blanche que purement inutile, la cage d’escalier mène nulle part! On dirait un ovni tombé du ciel. Ou… peut-être pas. Le «Metro Net» de Martin Kippenberger ne s’est pas arrêté à Zuoz dans les Grisons, à deux pas du parcours de golf, par hasard. Dans les années 90, avant son décès prématuré en 1997, le plasticien allemand imaginait relier le monde par un système de transport souterrain, gigantesque réseau de sens interconnectant les êtres en même temps qu’il semble les sensibiliser aux contradictions de la mondialisation. Entrées, sorties ou puits de ventilation de métro ont ainsi poussé entre l’île grecque de Syros, Leipzig, Los Angeles, Dawson au Canada et donc… Zuoz, petit bijou d’architecture vernaculaire chéri par quelque 1400 âmes.

«L’envie d’art ne se love pas que dans les slogans marketing, érigée en véritable économique touristique, elle prend racine un peu partout. Dans les musées comme dans la nature, dans les galeries comme dans les hôtels»

Yannick Michel

Et… il faut voir cette sculpture monumentale. Mais surtout il faut avaler du bitume ou de la voie ferrée à s’essouffler pour y aller! L’Engadine, 80 kilomètres de vallée qui tutoient les frontières du Liechtenstein, de l’Italie et de l’Autriche, c’est un peu à l’autre bout de la Suisse. Sauf qu’il s’agit d’une Suisse qui assume très bien sa distance géographique, fière de se tailler une belle part dans le réseau international de l’art contemporain. Un peu prédestinée d’ailleurs! Ses cimes sculptent le ciel comme nulle autre et façonnent des ombres mystérieuses en jouant avec une lumière éclatante que les artistes – dont les Giacometti et Giovanni Segantini, mort à 2700 mètres d’altitude à force de la chercher de plus en plus haut – ont caressée de leurs pinceaux.

Présente à Bâle, la galerie von Bartha a choisi d’ouvrir une antenne à S-chanf dans une ancienne ferme complètement rénovée.
Présente à Bâle, la galerie von Bartha a choisi d’ouvrir une antenne à S-chanf dans une ancienne ferme complètement rénovée.
Galerie von Bartha

«Presque andine», dixit le Michelin ou «noble et magnifique» pour Nietzche, la vallée qui aime tellement l’art au point d’aspirer ceux qui l’aiment sait aussi le cultiver à sa manière. Esthète. Chic. Et si respectueuse de la nature souveraine en cette région contenant la pollution visuelle à son strict minimum. L’envie d’art ne se love donc pas que dans les slogans marketing. Érigée en véritable économie touristique, elle prend racine un peu partout avec la force d’une conviction collective. Point fort, la relève est même là! Elle essaime dans les galeries, active auprès des collectionneurs et gravitant autour des musées sans se priver d’avoir de nouvelles idées, dont un Engadin art bus lancé cet été sur plusieurs itinéraires entre Maloja, St-Moritz, Zuoz, Susch et Sent.

Entre New York et Milan

Les terres sont fertiles, mais dans cette Engadine, repaire de fortunes discrètes, l’art ne se fait pas voir, il se mérite et, un peu comme dans une chasse au trésor, demande à être débusqué. Que ce soit dans les environs bien cachés d’un étang de La Punt où Ken Lum, le Sino-Canadien, a planté sa cabane abritant un ouvrier qui creuse son tunnel comme l’histoire universelle des migrations. Ou dans la mise en scène de «Rock Pool», sauna imaginé tel un fragile esquif au milieu des rochers pour l’Hôtel Castell à Zuoz par le Japonais Tadashi Kawamata.

À l’unisson, les galeries respectent cet art de l’intégration. Pas d’affiche, pas de vitrine, à peine la mention d’un nom sur la porte. Qui pourrait imaginer que les murs ocre d’une ancienne ferme de S-chanf ne sont pas à un contraste près? Dans une réussite totale d’architecture intégrée, ils abritent le «White Cube» des Bâlois Von Bartha et leur carnet d’adresses international de pilier historique d’Art Basel. Pareil à Zuoz chez Monica De Cardenas, comment penser que la porte où passaient autrefois charrettes, bestiaux et vivres ouvre sur l’accrochage de l’Américain Alex Katz dont le prix record culmine à plus de 30 millions de dollars?

La preuve que sur cette place forte – troisième concentration de galeries en Suisse – les galeristes n’ont pas besoin de s’exposer! L’appel de l’art suffit, il aide à mettre un village sur un nom aux consonances plutôt exotiques lorsque ces mêmes enseignes s’activent aussi à New York, Hong Kong, Milan ou Londres. Il peut inspirer et, bonus inopiné, il permet de se glisser dans ces intérieurs de charme à la fois chargés d’histoire locale et… d’expériences artistiques.

Chaque année, Pontresina trace un chemin d’art à travers le village. En 2020 plusieurs artistes romands ont été invités dont le Vaudois Tarik Hayward.
Chaque année, Pontresina trace un chemin d’art à travers le village. En 2020 plusieurs artistes romands ont été invités dont le Vaudois Tarik Hayward.
DR

De Pontresina la pittoresque aux contours bétonnés – il fallait bien se protéger de l’agression du froid – qui trace un chemin d’art avec notamment des œuvres des Vaudois Guillaume Pilet et Tarik Hayward. À Susch, 200 villageois et… un musée d’art contemporain trustant les listings des expos à ne pas manquer en Europe dès son ouverture l’année dernière. Stature reconnue et enfant du pays, Not Vital vient d’y ériger sa «Tuor per Susch», dix mètres d’une grisante sérénité sortis d’un unique bloc de marbre, en même temps qu’une raison de plus d’y aller.

L’offre est réfléchie, concertée – ce qui n’exclut pas la concurrence – elle s’est encore propagée dans certains hôtels avec, aux murs, des clous qui n’ont pas la forme d’alibi meublant de longs couloirs. Le niveau vole haut. Comme celui des commandes d’Art Public Plaiv. Que ce soit le «Bar rouge» de Pipilotti Rist livré en forme de point d’interrogation à l’Hôtel Castell ou le «Skyspace» de l’Américain James Turrell qui a disséminé ses points de vue dans le ciel. Il y en aurait plus de 80 dans le monde! Une autre occasion pour l’Engadine d’insister sur sa connexion à la scène internationale.

Erigée début juillet sur le toit du Muzeum Susch, la tour de Not Vital dialogue avec les autres tours du petit village.
Erigée début juillet sur le toit du Muzeum Susch, la tour de Not Vital dialogue avec les autres tours du petit village.
Keystone