A Barrow, les Iñupiat chassent toujours la baleine boréale

Grand NordRencontre avec un capitaine et l'esprit des grands mammifères, sur fond de mer avec glace dérivante.

«Whale Bone Arch» ou monument à la baleine avec des os de mâchoire dressés sur la plage de Barrow. Sur l’eau dérivent des morceaux de glace.

«Whale Bone Arch» ou monument à la baleine avec des os de mâchoire dressés sur la plage de Barrow. Sur l’eau dérivent des morceaux de glace.

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Les Américains nomment cette ville Top of the World , car ils n’en possèdent pas plus au nord. Barrow (550 km au-delà du cercle polaire, 71° de latitude nord) est surtout la capitale des Iñupiat, à la limite de la mer de Beaufort et de celle des Tchouktches. Depuis toujours, ces Esquimaux sont baleiniers. Pour la subsistance, ils chassent la baleine boréale, dite aussi groenlandaise, qui se caractérise par une tête massive et une grande bouche arquée. Baleine à fanons, elle compte entre 500 et 700 lames cornées des deux côtés de sa mâchoire supérieure. A Barrow, le fanon est partout: on le vend entier (jusqu’à plus de 4 m de long), on y grave des scènes naturalistes ou de chasse sur des bouts et il sert à la confection de paniers ronds qu’il ne faut surtout pas prendre pour du rotin.

«Une année, j’en ai capturé six»

Maigre, hâlé et chafouin, Maasak (57 ans), capitaine baleinier, est fier de nous dire que ce printemps – la chasse peut débuter en avril – il en a fait une. «Mais une de ces dernières années, j’en ai capturé six. Je traque aussi le béluga, le morse et le phoque. Je ne rechigne pas à pêcher le saumon royal ( ndlr: la hausse des températures semble les conduire ici en plus grand nombre que par le passé). Et le caribou ne m’effraie pas davantage.» Les premières paroles du chasseur ont d’ail­leurs été pour le mammouth qui orne notre veste coupe-vent. Maasak a le même air un peu renfrogné que les hommes vivant seuls dans les alpages. Il refusera d’ailleurs de se laisser prendre en photo. Son grand-père est venu ici de Norvège en 1898 et a eu trois fils. Lui, il en a sept, qui vivent tous à Barrow.

Les cétacés visitent le coin au printemps et en automne. «Je préfère la première chasse, nous assure Maasak. Nous amenons alors le bateau en peau de morse ( ndlr: à l’ancienne, donc sans moteur) à travers la banquise en motoneige. Nous devons nous frayer un passage sur la glace jusqu’aux eaux libres.» Tout se déroule alors comme autrefois, avec pagaies, harpons et, depuis le siècle passé, un fusil. «Comment faites-vous pour tirer la baleine jusqu’à la berge? – On la hisse sur la glace et on la découpe là, puis on la transporte en tranches de cake.» Le capitaine confirmera encore le partage de la viande avec les membres de la communauté: un principe cardinal en ces contrées. Mais il n’en dira pas davantage. A la question du changement climatique sur le comportement des mammifères marins, il se contentera de hausser les épaules. Contact rompu.

«L’esprit de la baleine»

Au musée de la ville ( Iñupiat Heritage Center) , un texte dans une vitrine attire l’œil. «Nos traditions présentent l’esprit de la baleine comme une flamme brûlant dans une lampe à huile gardée par une jeune femme. Elle reste auprès de la flamme et ne s’en éloigne pour respirer que lorsque les baleines font surface. Si la flamme devait s’éteindre, l’esprit de la jeune fille mourrait au même instant. Lorsque les hommes chassent physiquement la baleine, son esprit se donne aux femmes. Les femmes maintiennent le caractère sacré dans nos maisons, subviennent à nos besoins et se préoccupent des autres. L’esprit de la baleine avertit les autres baleines du bon traitement enduré et les convainc de se donner aux hommes les années suivantes.»

Mais les choses bougent aussi à Barrow. Depuis cinq ans, des femmes participent à la capture des géants marins. Bernadette Adam, dite «Suvlu», n’est pas en ville, mais il y a quel­que dix-huit mois, elle a été la première harponneuse à terrasser un mammifère de 27 pieds et 6 pouces (un peu plus de 8 mètres), soit pour une baleine boréale la taille idéale assurant la viande la plus tendre. Parole d’Okakok, l’indigène qui tient la caisse du musée! Et dont la nièce est la harponneuse devenue célèbre dans le monde entier. Sa fille participe, elle aussi, aux sorties en mer, mais se contente d’assurer la moisson des animaux. Ces actes dits de subsistance sont sous contrôle des autorités locales et de la Commission baleinière internationale.

Un temps qui fait la gueule

En ces premiers jours d’août, où le soleil se couche à 1 h 53 et se lève à 3 h 15, le temps fait la gueule à Barrow. Brouillard et pluie fine rendent la visibilité médiocre. L’autre matin, l’avion a dû s’y prendre à deux fois pour atterrir. La présence du vent «négativise» le ressenti du petit degré Celsius ambiant. Sur la plage au sable presque noir, personne pour regarder dériver les morceaux de glace. Phénomène très inhabituel à cette saison, comme nous le confirme Saichal, chauffeur de taxi bouddhiste d’origine thaïe, ici depuis dix ans. Lui et ses pairs dominent ce marché local.

Notre hôte, Susan McCum­ber, arrivée à Barrow avec son mari, Myron, en 1985, nous met sérieusement en garde: «Faites très attention en bord de mer: ne vous éloignez pas des maisons! Si vous apercevez un ours polaire attiré par les phoques ou les morses que pourrait charrier la glace, courez et entrez, s’il vous plaît sans frapper, dans la première demeure. Et criez: Polar Bear! Là, quelqu’un aura bien un fusil.» Plus drôle, Myron se contente de lâcher qu’il ne se rend sur la plage qu’accompagné d’une personne courant moins vite que lui.

De boue et d'eau

Impossible de rallier Barrow par la route. Mais, de l’avion s’approchant du tarmac, on a vu une nuée de pick-up venus attendre touristes, travailleurs ou indigènes. Les routes ne sont pas asphaltées, les nids-de-poule sont gorgés d’eau, la boue est partout. Ici, reine est donc la botte. Ce qui n’empêche pas de rencontrer devant le plus grand supermarché de la ville (immeuble de taille comparable à ceux de nos banlieues) des autochtones en manches courtes et bermudas. La première chose qu’on y propose? Des fraises en barquettes. Le stand fruits et légumes déborde des mêmes produits que partout. A l’autre bout, des quads Honda se vendent à 8699 dollars. Il faut en débourser huit pour un melon. Pas d’alcool cependant, car Barrow se situe en zone sèche. (24 heures)

Créé: 20.08.2016, 09h20

A Barrow en soirée, les enfants, comme partout, s’amusent: leurs prouesses à bicyclette n’ont rien à envier à celles des petits Vaudois.

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