Enfoui sous le Cervin, l'igloo de l'EPFL rêve de décrocher la Lune

EspaceDes universités vont bâtir un igloo sous le Cervin. Un labo glacé porté par l’EPFL qui pourrait préfigurer les futurs habitats spatiaux.

L’igloo, fait de briques en polystyrène, se trouvera à 15 mètres sous le Cervin.

L’igloo, fait de briques en polystyrène, se trouvera à 15 mètres sous le Cervin. Image: EPFL/UE-ENAC

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Les entrailles glacées du Cervin pour simuler les cratères de la Lune et l’ascenseur qui mène au palais de glace du Petit Cervin en guise de fusée spatiale. C’est une mission un peu spéciale que chapeaute le Swiss Space Center de l’EPFL sur mandat de l’Agence spatiale européenne (ESA): concevoir sur Terre un habitat doté de toutes les technologies nécessaires à l’établissement d’une colonie humaine sur la Lune. Autre particularité, l’ensemble sera construit par des étudiants et sera ouvert au public à Zermatt cet été, lorsqu’il sera testé.

Baptisé Igluna, ce projet de laboratoire glacé s’inscrit dans le regain d’attention que suscite actuellement notre satellite naturel. Longtemps boudée par la communauté scientifique, qui n’avait d’yeux que pour Mars, la Lune revient en effet sur le devant de la scène spatiale. La Chine vient de réussir l’exploit de se poser sur sa face cachée et la NASA prévoit d’y envoyer une mission habitée l’an prochain. Avec le rêve du directeur général de l’Agence spatiale européenne, Jan Wörner, d’une base permanente sur la Lune dans moins de dix ans (lire encadré), le Vieux-Continent n’est pas en reste. Mais son concept de village lunaire est encore un peu flou.

Afin de lui donner de la substance, l’ESA compte sur ses chercheurs mais mise aussi sur les étudiants européens, qu’elle entend stimuler. Issus de 13 universités, dont l’EPFL, l’EPFZ ainsi que les Universités de Lausanne et de Lucerne pour la Suisse, près de 120 d’entre eux planchent sur le projet Igluna depuis plusieurs mois.

La glace, bouclier idéal

Pour cet ambitieux chantier dans lequel chaque université investit sa part et qui peut compter sur des sponsors, ces jeunes férus de l’espace ont choisi les entrailles du Cervin comme terrain d’entraînement. Un choix pertinent: les pôles lunaires renferment de grandes quantités de glace. Ce qui constitue une réserve d’eau et d’oxygène illimitée ainsi qu’un bouclier idéal. «Sur la Lune, l’igloo sera sous la glace pour le protéger des radiations, des micrométéorites et parce que les températures y sont stables. Et l’ascenseur pour descendre sous la montagne impose aux étudiants des contraintes de volume et de poids que l’on retrouve dans les vraies missions spatiales», précise Tatiana Benavides, membre du Swiss Space Center et responsable du projet. Igluna a franchi une étape importante cette semaine. Mercredi et jeudi, au CERN (engagé dans le projet pour ses connaissances sur les radiations), les étudiants ont dû présenter leur projet aux spécialistes spatiaux de l’EPFL, qui agissent en tant que conseillers techniques et scientifiques en apportant leur aide. Car après six mois passés à imaginer leur concept dans les moindres détails, les 19 équipes doivent désormais passer à la réalisation de leur projet.

«Sur la Lune, l’igloo sera sous la glace pour le protéger des radiations, des micrométéorites et parce que les températures y sont stables»

L’autre grand intérêt du concept que l’ESA aime à souligner: la construction d’un habitat d’un autre monde nécessite les connaissances les plus diverses et repose sur une collaboration internationale académique plutôt inédite.

Pour permettre aux astronautes de se nourrir, des étudiants zurichois ont imaginé un système de culture hydroponique (hors-sol) qui fonctionne grâce à l’urine et autres déchets organiques. Les plantes sont présentées sur un carrousel automatisé – il récolte les végétaux et replante d’autres graines – conçu en grande partie par Arnaud Andrier, étudiant en architecture de l’EPFL visiblement ravi de faire partie de l’aventure. «Ce côté multidisciplinaire est passionnant. Il nous fait sortir de nos bulles, rencontrer des étudiants d’horizons très différents avec qui il faut collaborer, c’est très enrichissant.»

Des plantes pour la psyché

Les autres présentations ne sauraient lui donner tort. De la machine de l’équipe de l’Université de Bucarest capable de produire de l’oxygène par électrolyse de l’eau après avoir fait fondre de la glace aux robots – un capable de forer la glace, un autre destiné à explorer la face lunaire – en passant par le projet écossais de pile à combustible, c’est tout le panel de l’enseignement technique européen qui est mis à contribution. Dans cette débauche technologique, la composante humaine n’est pas oubliée. La preuve avec l’équipe grecque et son étonnante invention: Cyclamina. Interface informatique entre l’homme et la plante, l’outil doit pallier l’absence de verdure sur la Lune, faisant baisser la pression psychologique induite par l’isolement. «Il s’agit d’un système dans lequel se trouve une plante dont il faut s’occuper comme d’un animal. Si la plante a besoin d’eau, une ampoule s’allume pour indiquer à l’astronaute de s’en occuper», développe Avgustos Pantasidis, dont l’invention dédiée au bien-être comprend également des mesures des ondes cérébrales et des questionnaires psychologiques.

Pour ces étudiants, dont les expériences s’appuient souvent les unes sur les autres, les trois jours passés ensemble leur ont aussi permis d’échanger sur leurs besoins, leurs contraintes, qui peuvent avoir des conséquences sur leur travail.

Chaque équipe regagne ses pénates ce week-end et s’attelle dès lundi à finaliser, assembler et tester sa contribution. Avant de l’envoyer à Zermatt fin mai, où le mécano géant sera remonté dans l’igloo. L’enveloppe, justement, est signée EPFL. Fait de briques en polystyrène emboîtables, l’igloo de 36 m2 est développé par les étudiants du professeur Pierre Zurbrügg, qui ne voit qu’un problème: ses étudiants ne pourront pas assembler l’igloo sous le Cervin, ils seront en examen. Pas de quoi inquiéter Tatiana Benavides, qui l’assure: tout sera prêt pour fin juin, où, deux semaines durant, cet igloo pas comme les autres et quelques instruments en surface joueront les attractions touristiques. De quoi fêter les 50 ans des premiers pas d’Armstrong sur la Lune de manière originale.

Créé: 19.01.2019, 07h56

«Une communauté vivra sur la Lune de façon permanente dès 2030»

Bernard Foing, Directeur du Groupe international d’exploration lunaire

Astrophysicien, ancien directeur de la mission lunaire SMART-1 et actuel directeur
du Groupe international d’exploration lunaire (ILEWG) de l’ESA, Bernard Foing compte parmi les conseillers du projet.

Que va apporter le projet Igluna à l’ESA?

Cette plateforme de collaboration internationale nous intéresse beaucoup. Il s’agit également de former notre jeunesse et d’augmenter sa capacité à développer des projets techniques. S’agissant du projet lui-même, la perspective de développer un village lunaire nous intéresse. Il est très instructif de voir les idées et les projets que ces jeunes peuvent avoir.

À quel horizon voyez-vous le premier village lunaire?

Les premiers mouvements ont commencé il y a plusieurs années avec les missions robotiques, et on observe un véritable essor depuis 2013. On assistera à plusieurs missions en orbite autour de la Lune dans trois-quatre ans. À partir de 2025, des alunisseurs apporteront des humains et tout le matériel pour qu’ils puissent y rester quelques semaines. Dès 2030, une communauté de personnes vivra sur la Lune de façon permanente, avec des rotations de dix à douze mois.

De plus en plus d’acteurs privés et d’États se sont lancés dans la course à la Lune. Où se trouve l’Europe dans cette compétition?

L’Europe et la Suisse étaient parmi les premiers sur la Lune. Grâce au professeur bernois Johannes Geiss, la première expérience déployée sur la Lune, conçue pour capter les particules du vent solaire, était suisse. L’Europe est aussi très bien placée dans cette course depuis des années et collabore avec de nombreuses missions, indiennes, russes et américaines.

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