Au-dessus de la toundra dans la Jeep russe du ciel

Grand NordPour parcourir les immenses plaines russes et rejoindre l’île de Vaïgatch, un seul moyen: l’hélicoptère Mi-8.

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Pas d’hôtesses en uniforme vous indiquant les issues de secours, pas de système de divertissement en vol, certainement pas de petite collation prévue à l’heure du thé. Nous venons de prendre place à bord d’un hélicoptère Mi-8 de la compagnie Naryan-Mar Air Enterprise. Réservé pour la journée, l’engin doit permettre à notre équipe de rejoindre l’île Vaïgatch, située entre la mer de Barents et celle de Kara, juste sous l’archipel de la Nouvelle-Zemble (le trajet correspond aux petites flèches vertes sur la carte ci-dessus).

Structures métalliques à nu, citerne auxiliaire installée entre deux passagers, tout dans la cabine respire l’efficacité spartiate de l’aéronautique à la sauce soviétique. Le capitaine, son copilote et l’ingénieur de bord prennent place dans le cockpit, et après quelques instants, l’énorme rotor se met en marche. Les pales filtrent la lumière comme un stroboscope, tout se met à vibrer dans un potin du diable, et, doucement, l’engin s’élève, à mi-chemin entre le tracteur et l’ascenseur. Le petit aéroport de Naryan-Mar s’éloigne, faisant très vite place, derrière les hublots ronds, à de la toundra à perte de vue.

Lichens, rennes et pipelines

Notre guide, qui a passé son enfance dans les airs avec son papa pilote d’hélico, nous montre comment ouvrir les hublots – «tenez bien vos lunettes!» –, s’amuse de notre enthousiasme de novices, puis, blasé, enfonce ses boules Quiès dans ses oreilles, s’allonge sur sa banquette et s’endort dans la minute, à l’aise dans le vrombissement délirant et les effluves de kérosène.

Très vite, les arbres disparaissent. On file vers le nord. A 400 m sous nos fesses, la toundra défile. Avec plus de 8 millions de kilomètres répartis autour des pôles, ce biome (écosystème à large échelle) représente 6% des terres émergées de la planète. On s’en prend une belle dose dans les mirettes. Difficile de rendre justice à l’étrange beauté de ce paysage fait d’herbes, de mousses, de lichens, d’arbrisseaux, mais surtout de petits lacs, de rivières, d’étangs dessinant à l’infini une sorte de toile prodigieusement complexe. Hypnotisée par le spectacle, notre collègue listera les couleurs suivantes: vert bouteille, vert bleu, vert tendre, vert sapin, vert jaune, vert olive, jaune citron, orange, brun et même rose. Dans l’eau, une dominante de noir, mais les surfaces revêtent aussi des tons violacés…

Affolé par le bruit de notre passage, un troupeau de rennes éparpillés court se regrouper. On voit aussi quelques oiseaux dans le ciel gris, mais peu. Plus nombreuses sont les boules de gaz abandonnées, et surtout les longs pipelines qui nous rappellent que nous sommes dans une région immensément riche en hydrocarbures, dont l’exploitation fait vivre les hommes mais menace les écosystèmes (notre édition d’hier).

On échange quelques mots avec notre pilote du jour, le capitaine Yakov Menshakov. Pour lui, le réchauffement climatique est manifeste, même si beaucoup de ses compatriotes n’y croient pas. «Tous les pilotes l’ont remarqué. Les hivers sont de moins en moins rigoureux. Il n’y a pas si longtemps, dans les endroits les plus au nord que nous visitions, il faisait facilement -45 degrés pendant un mois au cœur de l’hiver. Aujourd’hui, ça a atteint -35 pendant une ou deux semaines dans les cas les plus extrêmes…» A-t-il conscience de participer au réchauffement en sillonnant le ciel tous les jours dans ces hélicos gourmands en kérosène? «Bien sûr. Mais il faut bien se déplacer non?»

«The best of the best!»

Difficile de lui donner tort. Pour traverser les étendues immenses de la Russie et rejoindre des destinations loin de tout, l’hélicoptère reste souvent le seul moyen. Et au rayon des hélicos costauds, il n’y a pas mieux que le Mil Mi-8. Le visage de notre pilote s’illumine lorsqu’on lui pose quelques questions sur sa monture. «It’s the best of the best!, juge l’ancien militaire en levant le pouce. Il peut voler partout et, surtout, n’a pas besoin de hangar. Qu’il fasse 40 degrés ou -40 degrés, il ne tombe jamais en panne.» Villages coupés de tout par les marécages ou la neige, stations scientifiques, plates-formes pétrolières, bateaux, rien ne fait peur à notre trapu vaisseau. Cinquante ans après sa mise en service, ce forçat des airs reste l’hélicoptère le plus produit de tous les temps.

Un des jobs récurrents du capitaine Menshakov est d’aller déposer des groupes de chasseurs au milieu de la nature, puis de passer les reprendre une semaine plus tard, chargés de carcasses d’animaux. Aujourd’hui, ils ont donc laissé leur place à des journalistes suisses venus visiter le camp nénètse de Varnek, sur l’île de Vaïgatch (notre édition de demain). L’hélicoptère s’y pose comme une fleur, à l’endroit du village prévu à cet effet. Il nous attendra là quelques heures, le temps de notre reportage. Le retour sera plus intrigant encore (lire ci-dessous). (24 heures)

Créé: 22.07.2016, 09h12

Des rangées de citernes à l’abandon dans le port d’Anderma. (Image: Boris Senff)

Les décharges de la mer de Kara

En retournant de l’île Vaïgatch à Naryan-Mar, il nous faudra effectuer un petit détour pour faire le plein de kérosène à Anderma. Etrange vue depuis le ciel que cet ancien port d’importance sur la mer de Kara, désormais plus ou moins délaissé. Seule subsiste une base militaire – il faudra y montrer les permis spéciaux délivrés pour parcourir ces «zones frontières» – et les quelques installations nécessaires à la vie que mènent ici les infortunés soldats en service, loin de tout. Ce qui frappe surtout, en plus des immeubles abandonnés, c’est la quantité de containers, citernes et véhicules laissés là à pourrir… Peut-être pas si surprenant quand on se rappelle qu’à peine 150 km plus au Nord, de l’autre côté de l’île de Vaïgatch, on trouve la Nouvelle-Zemble. Tristement surnommée «l’île aux déchets», cette longue bande de terre de 1000 km fut le théâtre principal des essais nucléaires de l’URSS entre 1964 et 1990: 224 explosions, dont 91 atmosphériques. Après la Perestroïka, la Russie décida de faire de l’île, foutue pour foutue, sa décharge atomique officielle. dix-sept mille conteneurs de déchets radioactifs, selon les organisations écologistes, notamment de combustible de navires et de sous-marins nucléaires, tapissent la côte est de l’île et la mer de Kara avoisinante, n’attendant que l’effet de la corrosion pour relâcher dans la mer leur contenu toxique.

Galerie photo

Au-dessus de la toundra en Mi-8

Au-dessus de la toundra en Mi-8 Pour traverser les grandes plaines de Russie, l'hélicoptère reste le moyen de transport de choix

Fiche technique

Mil Mi-8, hélicoptère civil ou militaire
à deux turbines
Conception 1961
Mise en service 1967
Longueur 18,31?mètres
Diamètre du rotor 21,29?mètres
Poids à vide 7,16?tonnes
Charge utile Jusqu’à à 4?tonnes
Vitesse de croisière 200?km/h
Vitesse de pointe 260?km/h
Plafond 4500?m
Autonomie 425?km
Exemplaires produits environ 17’000, utilisés dans 80 pays

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