Le blanc pôle Nord se teinte de gris-vert

Grand NordEntre rodomontades et vrais enjeux, l’Arctique se remilitarise à grands pas.

Des soldats de l’unité canadienne de réponse aux incidents pendant l’exercice militaire Nanook, sur l’île de Baffin, en août 2014.

Des soldats de l’unité canadienne de réponse aux incidents pendant l’exercice militaire Nanook, sur l’île de Baffin, en août 2014. Image: Reuters

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C’était il y a bientôt dix ans. Le 2 août 2007, deux petits submersibles russes – ceux-là même qui sont venus explorer les fonds du Léman en 2011 – effleuraient la vase du «vrai» pôle Nord, à 4261 mètres sous la banquise de l’océan glacial Arctique, là où aucun être humain n’était encore allé. L’expédition, rêve d’explorateur, prenait d’un seul geste un tour politique: le bras articulé du premier bathyscaphe, Mir-1, déposait sur l’axe de rotation de la Terre un petit drapeau russe en titane. L’image faisait le tour du monde, et le gouvernement canadien s’emportait derechef: «Nous ne sommes plus au Moyen Age, lorsqu’on plantait des drapeaux pour conquérir des territoires!» Fanfaron, le délégué du Kremlin aux régions polaires en rajoutait, répétant que l’Arctique était russe et le serait toujours.

«Depuis dix ans, l’Arctique est redevenu un point d’inflexion possible, on est revenu à une orientation militaire stratégique»

L’anecdote s’inscrit, entre vraies ambitions et faux-semblants, dans un contexte de regain de tensions et de remilitarisation de toute la zone. «Ces dix dernières années, l’Arctique est redevenu un point d’inflexion possible, on est revenu à une orientation militaire stratégique, écrivait l’an dernier dans la Revue militaire canadienne Adam P. MacDonald, expert indépendant basé à Halifax. Cette situation s’observe par la présence croissante des cinq pays de l’Arctique dans la région.»

Première puissance dans ces zones hostiles, par la superficie de son territoire arctique et par son histoire polaire, la Russie affirme haut et fort son rôle. A la rhétorique nationaliste de son président Vladimir Poutine s’ajoutent des éléments concrets.

En 2012, la Russie a organisé un exercice militaire d’une ampleur inédite, réunissant plus de 20 000 soldats autour d’une simulation d’attaque amphibie. Un an plus tard, dix navires militaires ralliaient l’archipel de la Nouvelle Sibérie depuis la base de Severomorsk, près de Mourmansk, siège de la flotte du Nord. Partout, l’Arctique russe se ferme, les zones interdites se multiplient, les postes militaires renaissent. Et l’activité stratégique croît: Wrangel, Nouvelle-Zemble, François-Joseph, les îles les plus septentrionales n’échappent pas à la volonté de quadriller le secteur.

Des projets ambitieux
De l’autre côté du pôle, le Canada n’est pas en reste. Même si l’arrivée au pouvoir du premier ministre Justin Trudeau, au discours beaucoup moins belliqueux que son prédécesseur conservateur Stephen Harper, pourrait freiner certaines ardeurs (déjà contrariées par des impératifs budgétaires). Tout de même: depuis 2007, les Canadiens mènent chaque année une opération d’entraînement baptisée Nanook dans l’ensemble du dédale d’îles qui constitue son territoire le plus au nord. Cet exercice inclut des forces américaines et danoises – depuis que Canada et Danemark ont réglé leur différend territorial sur un îlot rocheux, l’île Hans, coincé entre le Groenland et l’île Ellesmere. Ottawa a passé commande pour ses garde-côtes d’un brise-glace (un investissement de près de 700 millions de francs), et prévoit la construction d’un port militaire en eaux profondes pour plus de 100 millions.

La Norvège a renforcé sa base militaire de Bodo, et organise deux fois l’an un exercice baptisé Cold Response. Le Danemark accroît ses capacités maritimes, a posté des chasseurs F-16 au Groenland et a musclé sa présence militaire à Nuuk, la principale ville de la grande île qui reste liée au Royaume malgré son statut autonome entré en vigueur en 2009. Enfin, les Etats-Unis modernisent eux aussi leur arsenal du Grand Nord, tout en s’appuyant sur l’OTAN pour contrôler l’Arctique.

Toute cette activité se double de revendications maritimes. Une dispute oppose les Russes aux Danois et aux Canadiens sur l’appartenance de la dorsale de Lomonossov, protubérance sous-marine découverte par une expédition soviétique en 1948. La Russie a déposé une demande de reconnaissance auprès des Nations Unies pour certifier que cette chaîne qui balise l’océan glacial Arctique entre les îles de la Nouvelle Sibérie et le Groenland via le pôle Nord est une extension du plateau continental eurasien. Ce qui reviendrait à classer toute la zone dans le secteur russe. L’ONU n’a pas tranché. On comprend mieux, du coup, l’agacement canadien au sujet du petit drapeau russe en titane qui gît par 4300 m de fond.

Guerre froide?
Alors, guerre froide en Arctique? Au-delà du jeu de mots, la comparaison ne tient pas. Même si certaines tensions sont bien réelles, la réalité est plus logistique et stratégique que purement militaire. Le réchauffement climatique et la fonte de la banquise estivale qui s’ensuit – certains experts vont même jusqu’à prévoir sa disparition dans deux ou trois ans déjà – libèrent une partie du globe qui renferme 15% des réserves estimées de pétrole et 25% des réserves en gaz. Ses eaux encore froides attirent de plus en plus d’espèces de poissons menacées par la montée des températures plus au sud. Cette réalité impose aux pays riverains une préparation stratégique. Et même pour des expéditions scientifiques, le recours aux moyens militaires est souvent le seul possible dans un environnement qui reste extraordinairement hostile et compliqué à manœuvrer.

Conseiller de feu Michel Rocard, ambassadeur de la France pour les pôles, Laurent Mayet estimait sur le site slate.fr que la présence militaire représente simplement «des moyens d’explorer une zone, de la contrôler, plutôt que d’affronter des menaces.»

Du reste, l’ensemble des pays arctiques, Russes compris, collaborent entre eux, à des degrés divers. Dans une ambiance où le blanc tourne au gris-vert

Créé: 27.08.2016, 09h13

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