Climat: les grandes nuances des scientifiques russes

Grand NordLa perception du réchauffement de l’Arctique diverge selon les enseignes.

L’archéologue Vladimir Pitulko ne croit pas au réchauffement.

L’archéologue Vladimir Pitulko ne croit pas au réchauffement. Image: Boris Senff

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La haute porte ouvre sur une vaste salle de conférences lambrissée de bois. A au moins trois mètres de hauteur, deux têtes d’animaux sculptés, un taureau et un renne, toisent un parterre de vieux fauteuils de cuir. L’Institut pour l’histoire de la culture matérielle (ethno-archéologie) de Saint-Pétersbourg fait partie de l’Académie des sciences de Russie, une entité aujourd’hui en cours de réforme.

Dans ce décor d’un autre temps, l’archéologue Vladimir Pitulko reconstitue peu à peu l’univers des premiers hommes qui vécurent aux abords de l’Arctique. Assis sous les grandes fenêtres qui donnent sur la Neva, l’homme de terrain porte un gilet à poches et des pantalons souples. Il ne va pas s’étendre longuement car il prépare une nouvelle expédition vers le site de Yana, sur la rive gauche de la rivière du même nom, en Sibérie, à 500 kilomètres au nord du cercle polaire (latitude 71°N). Depuis quinze ans, Pitulko creuse et collecte sous la glace. Son équipe a découvert des milliers d’objets témoins de la présence humaine il y a 27 000 ans, au paléolithique supérieur.

Les hautes latitudes, il les connaît bien. Il a travaillé aussi sur l’île Zhokhov, encore plus au nord, à 76°: l’un des sites les plus septentrionaux du monde. Un archéologue de l’Arctique voit-il son travail changer au gré du réchauffement? Le sourire sarcastique de Vladimir Pitulko vient nous surprendre: «A vrai dire, je ne crois pas au réchauffement global, dit-il. Je ne suis pas la bonne personne pour parler de cela. Dans le temps géologique, il y a déjà eu des périodes où la glace fondait.»

«La Russie a d’autres urgences»

Dans les soupentes du Musée de l’Arctique et de l’Antarctique où se situe l’institut de recherche du même nom, toujours à Saint-Pétersbourg, le climatologue Vladimir Radionov se demande au contraire s’il y aura encore de la glace dans l’Arctique en 2035. Le patron du laboratoire expérimental de mesures du rayonnement solaire travaille sur l’interaction entre l’océan et l’atmosphère. Quand bien même, explique-t-il, l’effet de serre est dû d’abord aux masses de vapeur, l’augmentation du CO2 est très claire et contribue largement au réchauffement.

Penché sur son portable qui projette des fiches à l’écran, le scientifique énumère les différentes composantes du phénomène. L’hiver arctique a pris 3 °C ces dernières années. Pour lui, le remède n’est pas près de voir le jour: «Il ne faut pas oublier que dans certaines parties éloignées de la Russie il est tout simplement impossible de se mettre à chauffer au gaz. Et le pays a d’autres urgences avant de s’occuper du climat.»

Cette prédiction peu riante n’est pourtant pas partagée par tout le monde dans le Nord. A l’Université de l’Arctique (NArFU), dans la ville portuaire d’Arkhangelsk (64°N), la conseillère du recteur sur la coopération internationale, Marina Kalinina, nous décrit le vaste travail en cours à la fois de coordination et de mise en concurrence des entités scientifiques de toute l’aire arctique. Née en 2010 à partir de l’Université technique d’Arkhangelsk, la NArFU semble être à l’Académie des sciences de Russie ce que le libéralisme est au communisme: une opposition.

«Résistance»

Récemment, le gouvernement a placé sous la responsabilité d’une agence fédérale les académiciens russes, remodelant l’organisation des entités scientifiques dans l’objectif de les rendre plus performantes et plus fertiles en publications. Ce processus occasionne de la «résistance», selon le terme de Marina Kalinina. Qu’importe, soupire-t-elle, il s’agit d’aller de l’avant. Les défis sont nombreux, comme le développement du transport d’est en ouest, dans la zone de la mer de Barents, de la Russie à la Scandinavie.

Enfin, la menace climatique est ici centrale: «Dès 2050, nous aurons de l’eau à la place de la glace en été comme en hiver, poursuit la professeure. Il s’agit de faire connaître les résultats de la recherche, d’apporter de l’expertise et de conscientiser les gens, même si tout le monde n’est pas du même avis dans ce pays. Vous savez, la Russie est tellement diversifiée…»

Créé: 18.07.2016, 08h56

Sergueï Shuvalov avec l’une des boîtes qui abritent les graines de l'Institut Vavilov.

L’Institut Vavilov se bat pour préserver des millions de graines

Des millions de graines conditionnées dans des sachets de papier, mises sous vide, congelées ou cryogénisées: telle est la gigantesque collection que l’Institut Vavilov héberge pour préserver le patrimoine génétique végétal de la Russie et d’autres pays.
Le trésor compte 324?955 lots de graines représentant 64 familles, 376 genres et 2169?espèces.

Dans les soutes des deux palais de la maison mère, à Saint-Pétersbourg, Sergeï Shuvalov, responsable des relations internationales, mène la visite. La banque de semences, l’une des plus importantes du monde, est installée dans des locaux vieillots. Certaines salles de garde arborent de vastes rayonnages de tiroirs métalliques numérotés contenant des enveloppes de papier kraft avec leur lot de graines. D’autres échantillons sont enfermés dans des congélateurs ou en chambre froide, voire dans des cuves d’azote.

Les scientifiques de Vavilov rament pour rester dans la course: «Nous ne sommes pas encouragés par le gouvernement à développer nos relations internationales», déplore Sergeï Shuvalov en pointant le fait qu’ils sont sortis des programmes européens à cause du blocus. L’URSS semble en outre bien loin: à l’époque, les financements étaient mieux assurés qu’aujourd’hui.

Plus haut, le vaste bureau du directeur Nikolaï Dzyubenko ruisselle de lumière. Les teintes vert olive le disputent au blanc immaculé des moulures de plâtre. La conservation
et la sélection des graines sont une assurance pour l’avenir de l’humanité. L’Institut Vavilov, qui administre aussi onze stations expérimentales, dont une au-delà du cercle polaire, se bat pour collecter les espèces de l’immensité russe mais aussi pour régénérer la grande collection datant du temps de Nikolaï Vavilov. Ce botaniste de renom mourut en 1943, sous Staline, pour avoir avancé ses thèses sur la génétique à l’encontre du lyssenkisme officiel.

Dans une version moins dramatique, l’agronome Nikolaï Dzyubenko a aussi son petit côté dissident. Nous lui posons la question de l’impact du «global warming» sur son travail. Après un petit temps d’hésitation, le directeur nous dit préférer parler de «changement climatique» plutôt que de «réchauffement global». Difficile de dire ce que cette nuance implique vraiment dans son esprit.

Il ne nie cependant pas l’impact du phénomène sur les plantes: «Au nord, elles vont en bénéficier. Il est à prévoir que la diversité génétique végétale ne souffrira pas autant que celle de la faune. Les plantes, y compris les invasives, monteront plus haut. Dans notre station d’Apatity, au-delà du cercle polaire, nous sélectionnons désormais des cultures qui n’avaient encore jamais poussé à cette latitude.»

Exposition Les Musée et Jardins botaniques cantonaux présenteront à l’été 2017 le travail de l’Institut Vavilov

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