Cette conquête du froid qui croqua des vies

Grand NordIl a fallu des siècles aux explorateurs pour monter jusqu'au détroit de Béring.

A Saint-Pétersbourg, le musée de l’Arctique et de l’Antarctique a failli passer par pertes et profits au tournant de l’Empire soviétique.

A Saint-Pétersbourg, le musée de l’Arctique et de l’Antarctique a failli passer par pertes et profits au tournant de l’Empire soviétique. Image: GREGORY WICKY

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Il a fait presque toute sa carrière du temps glorieux de l’URSS. Anatoli Iefimovitch Kusnitsov, 80 ans en décembre, est un ancien capitaine de l’Arctique. A la grande époque, les Soviétiques tenaient le haut du pavé sur l’océan polaire. Dans un des salons du brise-glace Krassine (lire ci-dessous) où il a élu domicile, le capitaine pose sa casquette d’officier sur la table. Sourire satisfait aux lèvres, émoustillé par la présence de notre collègue étudiante, il décrit ses périples en russe, tandis que Léonid, notre accompagnant, traduit.

Ses souvenirs de l’Arctique, ce sont ceux d’une routine bien rodée où il ravitaillait des stations météo et aéroportuaires comme Dikson, la plus septentrionale. Le marin a navigué dans le passage nord-est, jusqu’à la baie de Providenya, desservi les trajets Mourmansk-Pewek, arpenté les lieux difficiles de la baie Lavrentiya, etc. «Nous faisions étape dans les îles pour approvisionner les villes, raconte-t-il. Là-bas, il n’y avait pas de problème: il faisait juste froid.» A la chute du Mur, tout s’est arrêté. «Là, il y a eu beaucoup de chômage, poursuit-il. Les jeunes sont partis à l’étranger. Nous, les plus vieux, on a été envoyés sur l’Europe et le Canada.»

Le musée a sauvé sa peau

Quitter l’Arctique ne semble pas avoir été un crève-cœur pour le capitaine. Avec ses collègues, ils préféraient le sud. Peut-être est-ce pour avoir trop vu de brouillards et de glaces, qui finissent par devenir ennuyeux. Ce n’est pourtant pas ce qui a arrêté les explorateurs au fil des siècles. Un peu plus loin à Saint-Pétersbourg, le Musée de l’Arctique et de l’Antarctique évoque ce passé mémorable. L’institution a failli passer par pertes et profits à la chute de l’URSS, même si c’est pourtant un des lieux les mieux documentés sur l’histoire de la conquête du Nord. Blotti dans une église du XVIIIe, il ne fait pas figure de musée moderne. Ses animaux empaillés et ses maquettes fatiguées s’intègrent particulièrement bien dans le cadre général au charme suranné.

Baguette en main, Irina Yuzhakova conduit la visite et raconte. Dès le début du deuxième millénaire, la route du Nord est explorée par les Pomores. Ces aventuriers russes inventent les «koches»: des bateaux à faible tirant d’eau à fond plat qui écrasent les plaques de glace plutôt que de les fendre. Ainsi parés, les marins-explorateurs vont se frayer un chemin jusqu’à la hauteur de la Nouvelle-Zemble, cette virgule facile à repérer sur la carte. Au XIIe siècle, ils fondent, un peu plus haut vers le nord-est, la ville de Mangazeïa, qui devient un haut lieu d’échanges des biens de l’Arctique, comme l’ivoire de morse et de mammouth ou les fourrures. Le grand trafic autour des richesses de la région démarre.

Puissant moteur de la quête du Nord, l’activité commerciale n’en est cependant pas l’unique. Le désir des Russes, principalement, de découvrir les limites du territoire suscite des vocations. Parmi les envoyés spéciaux, Simon Dejnev. Il donnera son nom au cap situé très haut sur la carte, à quelques milles marins de l’Alaska.

Son expédition, lancée durant les années du tsar Alexis Ier, en 1648, le conduit, pensent les historiens, jusqu’aux îles Diomède avant qu’il ne fasse naufrage dans le golfe d’Anadyr. Dejnev en réchappera. Ses écrits seront cependant longtemps perdus. Et c’est un historien du XVIIIe qui les mettra au jour.

Un siècle plus tard, la politique expansionniste des tsars est toujours d’actualité. Sous le règne de Pierre le Grand, le Danois Vitus Bering va mener plusieurs expéditions. En 1733, il embarque pour une immense campagne assortie de milliers d’hommes.

Marins, artisans, militaires, savants et même prisonniers vont avancer sur terre d’abord, puis sur mer, pour atteindre, au bout de plus de huit ans, le passage maritime situé entre les deux continents. Des milliers d’hommes mourront de faim ou du scorbut. Bering n’y échappera pas, lui non plus. Au retour, durant l’hiver 1741, sur une île près de la péninsule du Kamtchatka, il rend l’âme, complètement épuisé par le froid, la maladie et le manque de vivres. Mais il a officiellement découvert le détroit qui relie l’Arctique au Pacifique, le détroit de Béring.

Départ pour Arkhangelsk, à 1000 kilomètres au nord-est de Saint-Pétersbourg. Ivan Katyishev, le jeune historien du musée du patrimoine maritime de la Russie du Nord, déborde d’énergie. Il s’envisage lui-même comme un Pomore: «N’importe quel Russe qui s’aventure sur l’eau ou sur terre pour pêcher ou chasser est un Pomore», s’exclame-t-il mi-provocant, mi-souriant. Il aime la nature et pratique le camping sauvage, interdit comme partout: «Nous avons beaucoup de lois en Russie, mais nous contrebalançons cet état de fait en ne les respectant pas!»

Dernière terre découverte en 1913

L’exposition permanente qu’il nous présente montre des maquettes de brise-glace et d’autres transporteurs soigneusement mis en valeur. Arkhangelsk fut un centre important pour le trafic maritime. Dans la lumière blanche du front de mer, l’historien raconte les épopées, les découvertes, les luttes, les hommes qui les incarnèrent. Nordenskjöld, Tchéliouskine, Weyprecht et Payer, Wrangel, sans compter les inconnus perdus en mer: les explorateurs ont été très nombreux, jusqu’au XXe siècle.

Parti d’Arkhangelsk dans les années 1930, l’équipage du brise-glace Sibiriakov, nous raconte encore Ivan, fut le premier à faire la route du nord sans hiverner. Après la rupture de l’arbre d’hélice, les marins finirent leur périple au moyen de voiles improvisées. Ils avaient dérivé pendant onze jours…

La dernière terre découverte sur notre planète le fut en 1913, appelée la Terre du Nord. Située à 79,3° de latitude nord, elle n’est pas habitable. Qu’importe, les hommes sont allés la chercher. Il fallait bien se faire une idée de la fin du monde.

Créé: 19.07.2016, 08h33

Dans les entrailles du «Krassine»

La salle des machines du Krassine, le brise-glace non nucléaire qui repose dans les eaux de la Neva, à Saint-Pétersbourg, vaut le détour. Un ancien ingénieur qui a travaillé sur des bâtiments russes a été embauché pour expliquer aux touristes, en anglais, le fonctionnement de ce navire de 1917.
Le décor rassemble d’immenses outils plaqués aux murs, de grandes cuves à charbon et à pétrole brut, des tableaux de commandes et des tuyaux de communication vers la salle des manœuvres, tout en haut. Le tout baigne dans une odeur d’huile minérale. Les multiples chambres, reliées par des escaliers exigus, montrent un monde exigeant où des centaines de marins s’activèrent jour
et nuit avec la plus grande discipline. Le Krassine était le bateau le plus puissant du monde, utilisé pour le commerce, mais aussi les expéditions scientifiques et, plus tard, les croisières. Il finit son service en 1989. En 1928, il sauva l’expédition de l’Italien Umberto Nobile, parti en dirigeable survoler le pôle Nord. L’histoire a d’ailleurs été contée en 1969 dans le film La tente rouge, avec Sean Connery, Peter Finch et Claudia Cardinale.

Le capitaine Anatoli Iefimovitch Kusnitsov a tenu à poser avec notre collègue étudiante Alexandra Demers-Roberge. Il a pratiqué l’Arctique comme une routine au temps de l’URSS. Il vit désormais sur le Krassine, l’un des premiers brise-glace russes, datant de 1917. (Image: BORIS SENFF)

Dans les entrailles du Krassine

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