Et au milieu court un pipeline

Grand NordL’oléoduc qui traverse l’Alaska pulse au ralenti pour des raisons économiques. Vaste terrain d’affrontement, l’exploitation du pétrole de l’océan Arctique dépendra de l’évolution des prix du brut.

Le pipeline trans Alaska traverse l’Etat du nord au sud sur près de 1300 kilomètres. Il a acheminé plus de 17 milliards de barils de pétrole depuis 1977.

Le pipeline trans Alaska traverse l’Etat du nord au sud sur près de 1300 kilomètres. Il a acheminé plus de 17 milliards de barils de pétrole depuis 1977. Image: Patrick Chuard

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On ne voit que lui depuis la Dalton High­way. Parallèle à la route, le pipeline trans-Alaska traverse toundras, forêts, chaînes de montagnes et cours d’eau. Un mille-pattes de métal de près de 1300 kilomètres qui relie les champs pétrolifères de Prudhoe Bay jusqu’à Valdez, dans le sud de l’Etat. L’or noir y progresse à une vitesse moyenne de 6 km/h.

«Une merveille de technologie», nous expliqueront plusieurs Alaskiens rencontrés sur la route. Il faut dire que leur job en dépend: la société Alyeska, qui l’exploite, compte 800 employés et plus de 1000 contractants extérieurs. La construction du pipeline, entre 1975 et 1977, a coûté 8 milliards de dollars de l’époque.

Un «exploit sans précédent», s’enthousiasmait Byron King, spécialiste des énergies, rappelant que le pipeline est resté intact en 2002 après un séisme de 7,9 sur l’échelle de Richter, qui l’a déplacé de plusieurs mètres à certains endroits. Ses structures porteuses plantées dans le permafrost sont conçues pour résister à tous les mouvements du sol.

Un flux au ralenti

Cette artère pulse pourtant au ralenti. Son débit a passé de 2,1 millions de barils de brut par jour à moins de 500000 ces derniers mois. Il pourrait baisser encore. Motif? Le prix du brut a chuté de moitié en trois ans pour plonger à moins de 50 dollars le baril. «Cette baisse des prix a eu une influence sur nos activités», confirme Dawn Patience, porte-parole de la compagnie BP, qui exploite le champ pétrolifère de Prudhoe Bay, la plus grande réserve de pétrole du North Slope (versant nord) de l’Alaska.

Le plan d’exploitation prévoyait d’utiliser cette année 32 puits de forage au lieu de 60 auparavant, note le journal Alaska Dispatch News d’Anchorage. Une situation qui ne devrait pas changer avant 2018 et dépendra d’une éventuelle remontée des prix.

Une autre raison de baisser le flux est d’allonger la durée de vie de l’installation. «Plus le volume de pétrole transporté est bas et plus le pipeline vaut la peine sur la durée, ajoute Alan Bailey, de Petroleum News. Un allongement de la durée augmente la quantité d’huile qui peut potentiellement être récupérée à partir des champs de pétrole du North Slope, permettant ainsi aux producteurs de pétrole de renforcer leurs réserves.»

Terrain d’affrontement

Le pétrole est un terrain d’affrontement permanent en Alaska. Les défenseurs de l’environnement peuvent se targuer d’une victoire récente: en septembre 2015, Shell a renoncé à lancer des activités d’exploitation offshore en mer des Tchouktches.

La compagnie a invoqué des contraintes techniques trop élevées. Greenpeace, qui combattait le projet depuis 2012, s’en réjouit: «Nous avons mené avec succès une campagne de tous les instants pour la protection de l’Arctique, parce que cette région joue un rôle critique dans la régulation du climat et la biodiversité», explique l’association.

Personne ne veut revivre une catastrophe comme celle de l’Exxon Valdez, en 1989, qui a déversé 40?000 tonnes de pétrole au large de l’Alaska, provoquant une des pires marées noires de l’histoire. Les défenseurs de l’environnement craignent qu’une remontée des prix du brut ne donne le signal d’une course à l’exploitation de l’Arctique.

Mais les partisans du pétrole ont d’autres craintes. Le brut joue un rôle considérable dans l’économie de l’Alaska, assurant 87% des dépenses de l’Etat. Chaque résident alaskien reçoit un dividende sur les bénéfices du pétrole, «de 300 à 2000 dollars par année pour chaque membre de la famille», témoigne un habitant.

L’effondrement des prix et la baisse de production ont amputé la moitié des recettes publiques escomptées en 2015. Pour la première fois depuis trente-cinq ans, les Alaskiens devront payer un impôt sur le revenu.

Dans ce contexte, la visite de Barack Obama en Alaska, en 2015, annonçant des mesures de protection de l’environnement, a braqué une partie de la population. Le sénateur républicain Dan Sullivan l’a accusé de «vouloir transformer l’Alaska en un vaste parc national».

Des alternatives vertes

Dans un Alaska si dépendant du pétrole, difficile d’imaginer une transition énergétique. Pourtant, les alternatives existent. En visitant Kotzebue, un village inupiaq à 50 kilomètres au nord du cercle polaire arctique, sur la côte ouest, nous remarquons six éoliennes dans la toundra. Elles alimentent depuis quelques années la centrale électrique de ce village de 3200 habitants, fonctionnant pour moitié au diesel.

«Les jours où le vent génère plus d’électricité que ce dont la ville a besoin, un convertisseur transforme l’énergie en trop en chaleur pour la chaudière thermique de l’hôpital», se réjouit Farid Shafiri, membre du WWF, qui a visité les installations il y a quelques mois.

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Créé: 18.08.2016, 09h31

A Pétrole City, la vie n’est pas une vraie vie


Quelques derricks des installations de Prudhoe Bay. Près de la moitié des installations de forage est à l’arrêt cette année.

Des conteneurs borgnes à perte de vue. Boue, grisaille, déprime. Au loin, des tours de?forage. Nous voilà dans la charmante bourgade de Deadhorse, village champignon où des milliers d’ouvriers du pétrole s’activent depuis les années 1970 pour faire tourner les exploitations pétrolières de Prudhoe Bay. «Ici, tout le monde ne vient que pour bosser. Personne ne voudrait sérieusement habiter là», assure Bob, un cordiste spécialisé dans les travaux d’escalade. Ce Suédois quadragénaire, ancien skieur-alpiniste à Chamonix, travaille à Deadhorse par rotation de trois semaines, sept jours sur sept, douze heures par jour. «Le salaire est plusélevé qu’ailleurs et c’est pour cela que les ouvriers se battent pour venir travailler ici», dit-il. Sinon, la ville ne compte aucun lieu de distraction. L’alcool y est interdit, comme sur toute la côte nord. Les températures descendent facilement à –40degrés en hiver. «On a des couches de vêtements thermiques pour travailler au froid. C’est presque pire l’été, avec les moustiques.» Il a vu une fois un ours blanc traverser les installations. Comme distraction, on fait mieux… Sa vraie vie, Bob la retrouve toutes les trois semaines, lorsqu’il retourne auprès de son épouse et de son fils, en Oregon. Il s’y rend en avion, «histoire de partir au plus vite».

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