Le crabe géant, pêche miraculeuse pour Bugøynes

Grand NordA l’agonie en 1982, le hameau norvégien revit depuis qu’il envoie ses crustacés dans le monde entier.

Enregistré, étiqueté, tracé: chaque crustacé a son pedigree avec le poids, le nom du pêcheur, le jour de la prise et l’endroit.

Enregistré, étiqueté, tracé: chaque crustacé a son pedigree avec le poids, le nom du pêcheur, le jour de la prise et l’endroit. Image: ODILE MEYLAN

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Des crabes géants… Ni Torleif Weigama, le pêcheur, ni Roman Mikhailovich Vasilyev, directeur de la recherche de l’entreprise Norway King Crab, n’en mettent souvent dans leur assiette. Et pourtant, c’est en tonnes que l’un et l’autre comptent ces crustacés à la chair parmi les plus prisées. Quatre et demie pour le pêcheur norvégien, restreint par la loi à ce quota annuel. Entre 9 et 14 par semaine pour l’expert russe qui a mis sa science au service du conditionnement de ses protégés. «Ces gars-là ont une résistance à forcer le respect! Quand on pense qu’une fois capturés, ils passent les paliers de décompression sans y laisser le moindre souffle, ce sont de vrais héros.»

Le verbe caresseur pour ses hôtes de quelques jours – le temps de s’assurer de leur bonne santé – Roman Mikhailovich Vasilyev n’hésite pas à jouer sur les comparaisons: «Ici, c’est un hôtel cinq étoiles pour crabes géants.» Ici? Un hangar alimenté en eau de mer et respirant l’air frais. Ici, 230 âmes vivant à la naissance d’un fjord du nord-est de la Norvège. Ici, un hameau de pêcheurs de morues, à l’agonie lorsqu’il se vend en 1982 au plus offrant en une d’un quotidien d’Oslo. Ici Bugøynes, un village qui a retrouvé toutes ses couleurs grâce à l’envahisseur: le crabe géant importé dès les années 60 du Kamtchatka pour peupler les eaux de Mourmansk, et qui a fini par débarquer en Norvège, avec dans son ombre, une promesse de renouveau économique.

Le vorace se gavant aux dépens de pêcheurs de morues, il a d’abord fallu vaincre un certain scepticisme, avant que la prospérité d’un business alimentant la haute gastronomie ne lève les derniers doutes. Cent soixante tonnes ont été livrées en 2015, cette année, la balance pourrait en peser plus de 300! Autant dire que le changement climatique susceptible de troubler la marche tranquille du crabe en l’envoyant voir ailleurs, le chercheur russe comme le pêcheur préfèrent l’évacuer de leurs pensées. Cela fait 15 ans que Torleif Weigama est dans le business, dont cinq consacrés au crabe: «Quel changement! Je ne suis plus obligé de sortir tous les jours et par n’importe quel temps. En plus, le produit ne manque pas.»

Et pour cause… non seulement, le crustacé géant a la reproduction facile – entre 100 000 et 300 000 œufs pour une femelle mature – mais en aspirateur omnivore des fonds marins, il passe en rouleau compresseur sur leur écosystème, ne laissant qu’une menace: où s’arrêtera-t-il? Les uns hurlent à la catastrophe écologique, d’autres, sur les côtes françaises et même portugaises craignent l’arrivée, un jour, de l’envahisseur. Roman Mikhailovich Vasilyev estime ces risques déjà datés: «Aujourd’hui, la pêche permet de réguler les populations.» Sa certitude. Celle, aussi, des petits pêcheurs qui livrent Norway King Crab, tous indépendants comme Torleif Weigama.

Son arrivée de la mer annoncée pour 14 h 30 par téléphone, il est pile à l’heure, même avec quelques minutes d’avance. La pluie qui va et vient sans prévenir dans ce Grand Nord norvégien s’invite, tout le monde s’en accommode, l’important est de décharger sans perdre de temps pour éviter aux animaux un maximum de stress. Pareil pour le tri et la pesée! Premier choix. Deuxième choix. Le troisième, des spécimens trop faibles pour voyager vivants jusqu’aux cuisines des plus grands restaurants, vont zapper l’étape balance et passer par pertes et profit pour le pêcheur. Mais pas pour l’entreprise, qui les conditionnera autrement. Rien ne se perd, le produit est aussi respecté que précieux. A quel prix pour celui qui l’extrait des profondeurs? Mystère. Une fois le bain de ses protégés coulé, très poliment, Roman Mikhailovich Vasilyev s’éclipse avec Torleif Weigama. «Nous allons discuter de la conclusion financière de cette opération, mais c’est assez confidentiel.»

Tracé jusqu’à l’assiette

Chaque pêcheur, chaque pêche, chaque crustacé entrent et ressortent fichés par un code-barre de Norwegian King Crab. Le taux de réussite de l’homme le suit comme une ombre, pareil pour la qualité des biotopes des zones de pêches: tout est stocké, de l’expérience du pêcheur à sa prise record, tout est analysé sur la longueur et comparé dans une perspective qualitative. Et aucun crabe ne quitte les lieux sans son pedigree complet, ni son passeport de bonne santé. «Ce suivi en temps réel permet de réorienter un pêcheur qui cumulerait les mauvaises performances au même endroit, d’établir une fiabilité de la traçabilité comme un historique de la pêche du crabe géant dans la mer de Barents.» LA fierté technologique, LE filet sécuritaire de la compagnie en plus de sa singularité: ses crabes ne sont pas congelés mais apprêtés, conditionnés et livrés comme produits frais. «Nous achetons de la vie, nous revendons de la vie.»


230

Le nombre de kilos que Torleif Weigama amène ce jour-là, les chutes déjà déduites. Pêcheur et acheteur ont négocié le prix en toute discrétion mais il devrait tourner autour des 13 euros le kilo.

14

Le nombre maximal de tonnes qui transitent chaque semaine par Norway King Crab. Les animaux restent une semaine en observation avant d’être envoyés entre Dubaï et New York. Ils ont une capacité de survie hors de l’eau de 30 jours.

5

En kilos, le poids d’une belle bête. Mais les plus impressionnants peuvent aller jusqu’à 14 ou 15 kilos. La pêche de ces crabes géants arrivés dans les eaux norvégiennes depuis la Russie où ils ont été implantés en 1960 est légale depuis les années 2000.


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Créé: 10.07.2016, 09h39

D’abord sceptique lorsqu’il a vu l’envahisseur débarquer depuis les eaux russes, le village de Bugøynes – 230 habitants – lui doit aujourd’hui sa survie. (Image: Odile Meylan)

«Les ONG ont tort! Les crabes ne nuisent pas à l’écosystème»

En Norvège, la pêche du crabe géant est devenue un business des plus lucratifs. Depuis sa fondation en 2007, la société Norway King Crab a su en profiter. Son approche inédite, qui consiste à livrer les crabes vivants, lui a permis de s’illustrer par rapport à la concurrence et connaître une croissance continue ces dernières années. Son CEO, Svein Ruud, fait le point sur son entreprise qui emploie 21 personnes.

Comment se portent vos affaires?
Depuis 2013 notre chiffre d’affaires est passé de 1,95 million de francs à 3,74 millions l’année dernière. Pour 2016, je peux déjà vous annoncer que nous avons budgété d’atteindre le seuil des 5,24 millions de francs.

Avez-vous été impacté par les sanctions européennes imposées à la Russie?
Il y a deux ans, la Russie représentait encore pour 20% de nos ventes. Pour compenser cette perte, nous avons cherché à nous développer dans de nouveaux marchés.

Cela explique-t-il votre nouvelle stratégie qui se résume à détenir de plus petites usines?
Nous venons d’en ouvrir une troisième et cherchons un site pour en exploiter une de plus. Mais le principal enjeu pour Norway King Crab est d’agrandir notre usine d’Oslo pour avoir jusqu’à cinq fois plus de réservoirs à crabes.

Quelles sont les grandes différences de régulations entre la Norvège et la Russie?
En Norvège, les 400 à 500 petites embarcations ont le droit de pêcher toute l’année. En Russie, les bateaux sont beaucoup plus imposants et la saison y est limitée au seul mois de septembre.

Que répondez-vous aux ONG qui accusent ce crabe géant de nuire à l’écosystème des côtes en Norvège?
Cette vision remonte aux années 1990, lorsque le crabe géant a proliféré sur nos côtes. A cette époque, les stocks de poissons étaient au plus bas. Les scientifiques, la presse et les ONG ont conclu que c’était la faute des crabes.Ils ont tort, puisque depuis trois ans les stocks de poissons sont à nouveau élevés.
Olivier Wurlod

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