Il est bien difficile d’être un héros de l’environnement

Grand NordLa Norvège a une réputation d’élève modèle pour l’usage durable des ressources. Cela ne va pas sans contradiction. Double morale?

La raffinerie Statoil à Mongstad. Le projet pionnier de lui adjoindre une station de capture et de stockage du carbone a été interrompu en 2013.

La raffinerie Statoil à Mongstad. Le projet pionnier de lui adjoindre une station de capture et de stockage du carbone a été interrompu en 2013. Image: BLOOMBERG

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On ne les entend pas approcher, mais on en voit en pagaille dans le centre d’Oslo. La Norvège est le pays roi des voitures hybrides et des Tesla à propulsion électrique. Aucun pays européen ne connaît une densité de véhicules «propres» aussi élevée que le royaume norvégien. Cela témoigne d’une réelle sensibilité verte; mais aussi du pouvoir d’achat élevé de ses habitants, au top des pays occidentaux. Cela reflète surtout une politique volontariste qui joue à fond la carte écologique.

L’achat d’une voiture classique, bien polluante avec son gros moteur à essence ou, pire, au diesel, est frappé en Norvège d’une taxe massue. Celle-ci double le prix d’achat de la voiture, neuve ou d’occasion. Mais les nouveaux modèles verts en sont pour ainsi dire exemptés. Leurs propriétaires bénéficient aussi de la gratuité sur les péages urbains à l’entrée d’Oslo – il faut débourser entre 4 et 12 francs, selon le véhicule et l’abonnement contracté, à chaque entrée dans le périmètre urbain de la capitale. Les Tesla et autres autos hybrides ont aussi le droit de circuler sur les pistes réservées aux bus pour éviter les embouteillages. Tous ces privilèges séduisent.

Inspirée par une prise de conscience aiguë du risque climatique, la politique du gouvernement norvégien récolte des fruits. En 2014, plus de 17% des nouvelles voitures immatriculées dans le pays étaient électriques; et le cap des 50'000 véhicules de cette catégorie a été franchi. Dans un pays gorgé de pétrole et de gaz, c’est un résultat aussi remarquable que paradoxal. Le gaz et les produits pétroliers tirés des eaux norvégiennes, en mers du Nord et de Barents, sont considérés comme un pur produit d’exportation. Ils sont vendus cher aux Norvégiens pour leurs besoins quotidiens, tandis que les recettes que le gouvernement encaisse de l’industrie pétrolière se chiffrent en milliards de dollars: 37 en 2014, encore 26 en 2015 en dépit de la baisse durable des prix qui a conduit, ces dernières années, à la fermeture de la moitié des 41 plates-formes en mer du Nord.

Un dilemme classique
On est là au cœur du dilemme norvégien. Le pays s’est enrichi avec le pétrole et le gaz, et il pressent que ce modèle s’épuise. Mais le gouvernement peine à négocier le virage qu’il appelle pourtant de ses vœux à toute occasion: celui des technologies propres (les cleantechs) et de l’innovation. En mai, Oslo a encore attribué de nouvelles licences pour prospecter dans les champs pétrolifères toujours plus au nord, en mer de Barents, provoquant l’ire des écologistes et la crainte des riverains conscients des risques. Dans ces zones fragiles et d’accès difficile, une pollution ou un accident pourrait causer des dégâts écologiques et humains catastrophiques.

A l’intérieur de ses frontières, la Norvège est pragmatique et continue à miser sur l’exploitation du pétrole et du gaz, y compris dans le Grand Nord en Arctique.?Elle assume de prendre des risques qu’elle dit «maîtriser». A l’extérieur, elle polit son image de héros de l’environnement, prônant la prévention des catastrophes et affichant sa détermination à protéger la Terre contre les activités humaines qui la menacent. Par exemple, avec les revenus du pétrole coulés dans un Fonds souverain, Oslo finance à coups de millions des projets emblématiques en Asie, en Afrique ou en Amérique latine: la protection des forêts tropicales en Indonésie, la prévention de la désertification au Sahel.

La Norvège a aussi développé une politique arctique cohérente, imprégnée d’objectifs écologiques. La diplomatie offensive et compétente des Norvégiens lui a valu un joli succès: la ville de Tromsø, porte d’entrée norvégienne en Arctique, héberge désormais le secrétariat permanent du Conseil de l’Arctique. Dans tous les forums qui gravitent autour du sort de l’Arctique, la Norvège se fait l’avocate d’une juste balance entre croissance et écologie, activités industrielles et protection des écosystèmes. Un exemple: Oslo a mis tout son poids et son expertise pour faire adopter le nouveau Code arctique qui imposera, dès 2017, des devoirs et des précautions aux acteurs économiques engagés en Arctique (compagnies minières, armateurs, sociétés pétrolières, etc.).

Le décalage entre l’image du héros de l’environnement qui colle à la Norvège au moment où elle s’accroche à son pétrole lui vaut des critiques. Elle est épinglée pour sa «double morale» et ses «standards à deux vitesses». Deux femmes incarnent ces contradictions: Nina Jensen et sa sœur Siv. Nina, présidente du WWF, préconise l’abandon du pétrole et la transition rapide vers les cleantechs; Siv, ministre des Finances du gouvernement norvégien, capte les bénéfices de l’industrie pétrolière et accorde les avantages fiscaux aux sociétés prêtes à investir pour trouver de nouveaux gisements toujours plus au Nord. Un tandem au cœur du dilemme norvégien.

Créé: 27.08.2016, 09h15

La capture de carbone, un échec douloureux

Ce devait être, selon les mots du premier ministre d’alors Jens Stoltenberg, l’équivalent pour la Norvège de «la conquête de la lune». En lieu et place d’un alunissage, l’affaire s’est transformée en un enlisement de première classe. Lancé en grande pompe en 2006, le projet de capture et de confinement de dioxyde de carbone (CSS, pour Carbon Capture and Storage) de Mongstad est à l’arrêt – ou presque – depuis qu’à l’automne 2013 le gouvernement norvégien a décidé de tirer la prise. Retour sur une ambition emblématique du royaume scandinave.

Mongstad est un site industriel situé au bord d’un fjord, au nord de la région de Bergen (sud-ouest du pays). Il comprend une raffinerie exploitée par le géant pétrolier et gazier Statoil, compagnie nationale. En même temps qu’un projet de centrale énergétique au gaz était développé pour profiter de l’activité de raffinage, les autorités norvégiennes et Statoil ont imaginé compenser la production massive de CO2 générée par cette centrale en construisant la première usine au monde de captation et de stockage de carbone.

Un projet fou, technologiquement audacieux, qui devait non seulement permettre de neutraliser les émissions de gaz à effet de serre du site de Mongstad, mais qui était destiné à ouvrir un nouveau marché d’exportation à la Norvège: les crédits de carbone.

Devant l’énormité et la complexité du projet, ses promoteurs avaient imaginé deux phases distinctes: une première période de test et de démarrage, à l’horizon 2010, avec une capacité de captation et de stockage de 100'000 tonnes de dioxyde de carbone par an. Quatre ans plus tard, l’usine de transformation devait être pleinement en fonction, reliée à la centrale énergétique, diminuant de 85% ses émissions de CO2.

Mais dès le début, la mise en œuvre du projet a connu d’importants retards et des surcoûts. Malgré l’adjonction de plusieurs partenaires industriels (Gassnova, Shell, Vattenfall, entre autres), le CCS, financé aux trois quarts par Oslo, n’a pu démarrer sa phase de test qu’en 2012. A cette époque déjà, des voix s’élevaient pour mettre en doute un investissement qui atteignait plus d’un milliard de francs suisses, alors même que les raffineries européennes connaissaient de graves difficultés économiques, et que le prix du carbone sur les marchés mondiaux s’effondrait.

En septembre 2013, au moment où la coalition de centre gauche de Stoltenberg perdait les élections, un rapport cinglant de l’auditeur général du gouvernement norvégien plantait les clous dans le cercueil de Mongstad. Complexité sous-estimée, explosion des coûts, le rêve tournait au cauchemar.

Un investissement supplémentaire de quelque 60 millions de francs a permis à l’équipement existant de poursuivre son existence comme plate-forme de test pour cette technologie futuriste. Mais la Norvège, qui s’était fixé comme objectif de réduire d’ici à 2020 ses émissions de CO2 de 30% par rapport à 1990, a changé de priorité, plaçant désormais ses espoirs dans un «programme CCS» aux contours très vagues. La centrale au gaz, elle, fonctionne à plein régime.

Thierry Meyer

En chiffres

17% des nouvelles voitures immatriculées en 2014 étaient électriques

37 en milliards de dollars, le revenu pétrolier de la Norvège la même année

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