Chez les Dolganes, au pays des rennes perdus

Grand NordSur la péninsule de Taïmyr, les autochtones ont pour la plupart abandonné leur mode de vie traditionnel et l’élevage de cervidés.

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Pas un tchoum, pas un renne et personne en parka traditionnelle, si ce n’est pour accueillir les étrangers de passage. A une heure de bateau de Khatanga, une des localités les plus au nord de la Russie (71 °), se dresse le minuscule village de Zhdanikha.

Surnommé «le nid», en raison de sa disposition au bord de l’eau. Avec ses maisons élimées et sa place de jeux aux couleurs clinquantes, il secoue l’image de carte postale du Grand Nord et de ses peuples autochtones. Mais il montre la réalité d’une grande partie des quelque 5600 Dolganes qui peuplent la péninsule de Taïmyr.

«La majorité des Dolganes ne sont plus nomades et ne vivent plus comme par le passé. Cela fait partie du processus d’évolution de la culture», souligne sans nostalgie Ana Barbolina, ethnographe et professeure à Dudinka. A Khatanga et dans ses environs, des campements permanents existent depuis le XVIIe siècle, mais ils constituaient surtout des points d’ancrage saisonniers.

La sédentarisation s’est généralisée à l’ère des kolkhozes soviétiques. Par contrainte? «Non, cela s’est fait naturellement. Mais ils ont bénéficié de privilèges, pour l’achat d’une maison, d’un terrain, qui les ont fortement encouragés à rester liés aux coopératives agricoles», concède Alexandra Bettou, la responsable des huit villages dolganes et nganasan (une autre ethnie dont il reste seulement quelque 800 membres) sous l’autorité de Khatanga.

Elle s’y rend au minimum une ou deux fois par mois pour leur fournir les biens de première nécessité. L’été, ces hameaux, dont le plus lointain se situe à 200 kilomètres de Khatanga, ne sont accessibles que par bateau. L’hiver, ils sont mieux desservis, car la glace permet aux véhicules de circuler sur la rivière.

Les femmes au pouvoir

Tous les villages sont gérés par des femmes. «Cette tâche n’intéresse pas les hommes, ils préfèrent pêcher et chasser. Chez nous, ce sont généralement les jeunes filles qui poursuivent leurs études le plus longtemps», sourit Vera Ivanovna Cherepanova, responsable du «nid» et de ses 173 habitants. Administration, finances, police, la trentenaire, aidée d’un assistant, s’occupe de tout. Y compris de l’arrivée impromptue de touristes étrangers.

Car les Dolganes cultivent l’art de recevoir, chaque hôte est choyé. Nous sommes accueillis dans une petite bâtisse à l’allure de salle communale, la Maison de la Culture. Là, une exposition d’artisanat local, un spectacle de danse, une démonstration de découpe du poisson et une dégustation de mets locaux nous attendent.

Au cœur de cette organisation, vêtue d’une parka traditionnelle, l’énergique responsable des lieux, Diana Ivanovna Petelitskaya. «Il est important de préserver les traditions. D’ailleurs, nous organisons régulièrement des compétitions au village afin que les jeunes les entretiennent», relève ce petit bout de femme qui est née dans «le nid» et ne l’a jamais quitté.

La communauté vit toujours des moyens de subsistance traditionnels, comme la chasse et la pêche. Elle a par contre abandonné l’élevage de rennes, dont le nombre est en constante diminution dans la péninsule de Taïmyr. «Cela reste une des populations animales les plus importantes de Russie, mais il y a dix ans on en comptait 1 million, aujourd’hui leur nombre a chuté à 450'000, précise Leonid Kolpachikov, chef de la section scientifique des Parcs nationaux de la péninsule.

Leurs routes de migration ont changé et beaucoup sont partis vers d’autres régions. Outre le braconnage, des facteurs naturels en sont la cause. On estime que la température a augmenté de deux degrés, c’est très mauvais pour les rennes, qui doivent traverser toujours plus de territoires et de fleuves pour aller au nord. Cela est aussi problématique pour leur nourriture, la mousse d’Islande. Lors des étés chauds, les feux dans la toundra détruisent ce lichen qui se régénère très lentement.»

Le climat change

Les rennes ne sont pas les seuls à décliner. Dans le petit village situé sur les rives de la rivière Khatanga, Vera et Diana remarquent qu’il y a moins de poissons, la faute au développement de l’activité industrielle. Elles relèvent aussi un changement du climat. «Le temps devient plus instable, impossible à prédire avec des signes naturels comme avant. Et la glace arrive plus tard.»

En visitant le village sous une température frisant les 25 degrés, poursuivis par une horde de moustiques insensibles au produit censé les repousser, les hivers de neuf mois nous semblent effectivement bien loin. La Sibérie refait surface sur le chemin du retour. Sur la rive, un animal attire notre attention. Un loup? «Oui, c’est bien ça», confirme le capitaine du bateau, blasé, tout en continuant sa route. (24 heures)

Créé: 06.08.2016, 08h26

Khatanga et les mammouths

A près de deux heures d’avion de Norilsk, le village décati de Khatanga a fait connaître son nom au monde entier à la fin des années 90. C’est dans ses environs qu’une famille dolgane du nom de Jarkov a découvert la carcasse extrêmement bien conservée d’un mammouth laineux vieux de plus de 20'000 ans.

Aujourd’hui, la fonte du pergélisol continue de libérer de nombreux restes de mammouth. Et pour les Dolganes, le commerce de leur ivoire est une activité juteuse. «Lorsque j’étais petite et que l’on se déplaçait dans la toundra avec nos rennes, j’ai souvent ramassé des défenses. Mais mon père pensait que cela ne servait à rien de garder les restes d’un animal mort. Si je lui avais désobéi, je serais riche», sourit Tatiana. Avec son mari Grigory, pêcheur, ils vivent d’avril à novembre dans un balok, cabane perdue dans la toundra, à deux heures trente de Khatanga.

Et ils accueillent régulièrement des chasseurs d’ivoire de passage. Combien se négocie ce précieux reliquat de l’âge de glace, essentiellement vendu à la Chine? Aucun de nos interlocuteurs ne le dira. De même, le Musée du mammouth de Khatanga, une cave creusée dans le pergélisol, restera pour nous un mystère. Le soi-disant unique détenteur des clés a refusé tous nos appels.

Le journal de bord

Retrouvez les aventures de la cinquième équipe du Projet Grand Nord jour par jour et en vidéo dans notre webdoc.

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