Elégie pour l'Arctique où la glace fond si vite

Grand NordArtistes , politiciens , scientifiques, journalistes, touristes: tous vont au Svalbard pour y prendre la mesure du réchauffement plus rapide qu'ailleurs. Un spectacle impressionnant et désolant

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Notre bateau flotte dans un silence presque total à peine troublé par le choc de quelques petits blocs de glace contre la coque. Exactement comme le pianiste Ludovico Einaudi, dans son Elegy for the Arctic, émouvante vidéo qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux en juin, nous sommes à 500 mètres d’un mur de glace qui bascule dans le fjord. Spectacle à la fois impressionnant et désolant.

«Quinze ans plus tôt, le front du glacier était encore à la hauteur de notre bateau», explique le matelot du Polargirl, la voix grave. Le Nordenskiöldbreen est un Surging Tidewater Glacier, soit un glacier dont les cycles d’avancée et de recul sont aussi extrêmes qu’imprévisibles. Comme c’est souvent le cas, le lien entre les mouvements de ces glaciers et les changements climatiques sont beaucoup plus complexes qu’on l’imagine. Ce qui pose une autre question: comment communiquer les résultats inquiétants des recherches scientifiques sur le climat, de façon à la fois crédible et convaincante?

John Kerry en personne

Quatre jours après notre départ du Svalbard, le secrétaire d’Etat américain John Kerry visitait lui aussi l’archipel norvégien. Cinq petites heures pour voir de ses propres yeux les effets spectaculaires du réchauffement et pour écouter les scientifiques au chevet de l’Arctique. Artistes, politiciens, scientifiques, journalistes et touristes, tous se pressent au Svalbard. Qu’attendre de cette attention maximale portée à l’archipel très exposé aux changements climatiques?

La porte d’entrée sur l’Arctique

Effectivement, le réchauffement est plus important en Arctique que partout ailleurs. Ses effets y sont donc aussi plus visibles. Depuis 1980, l’augmentation de la température moyenne annuelle y a été deux fois plus importante qu’ailleurs sur terre. Au Svalbard, on en observe les effets partout, assure Kim Holmèn, directeur de l’Institut polaire norvégien: «Des fjords ne gèlent plus, les glaciers fondent, de nouvelles espèces arrivent. Il y a deux ans, le maquereau a frayé dans nos fjords pour la première fois.»

On l’a aussi observé pendant notre séjour. Le 11 juin, sur l’Isfjorden, une baleine bleue surgit devant notre bateau. En admiration devant le plus gros animal ayant jamais vécu sur Terre, nous oublions presque qu’elle est remontée si loin au nord trois mois plus tôt que d’habitude. Un effet du réchauffement.

Les deux atouts du Svalbard

Au sud du Svalbard, les vents dominants du sud-ouest et la «dérive nord atlantique» (branche du Gulf Stream) transportent de l’air et de l’eau chauds – ainsi que des polluants – depuis le sud-ouest vers les régions arctiques. Au nord du Svalbard, les vents polaires soufflant de l’est et le courant du Groenland oriental font l’inverse. Quand on ajoute la flore et la faune arctiques ainsi que la diversité géologique du Svalbard, on comprend pourquoi des chercheurs se sont intéressés à cette terre isolée depuis deux siècles. Une ancienne station météorologique sur le sommet du Nordenskiöldfjellet (1050 m) témoigne de cet intérêt ancien. Elle a été dressée là lors de la première Année polaire internationale, en 1882-1883. Ces rendez-vous ont d’ailleurs toujours décuplé la curiosité pour l’Arctique.

Science et tam-tam médiatique

Hanne Christiansen, experte en pergélisol à l’Université du Svalbard, nous reçoit à Longyearbyen. En un peu moins de quarante minutes, elle essaie de nous expliquer les subtilités de son domaine de recherche. Il est difficile d’identifier une signature claire de l’influence du climat sur le pergélisol au Svalbard. La grande variabilité interannuelle des températures dans ce climat maritime, les réponses variables des différents types de sol aux températures de l’air et le fait que les observations dans le sol sont récentes compliquent la science.

Hanne Christiansen, experte en pergélisol à l’Université du Svalbard Image: Patrick Martin

Cette complexité omniprésente dans la recherche a un effet: «On ne fait pas de grandes découvertes d’un coup mais la science progresse à petits pas», souligne Hanne Christiansen.? En revanche, tout le monde a une opinion sur les changements climatiques. Kim Holmèn, avec ses quarante ans d’expérience et une grande sagesse, l’a constaté: «Nous recevons beaucoup de visiteurs, et nombreux sont ceux qui ont un agenda. Les idées préconçues peuvent être un problème pour la science.» Il sourit: «La politique a de l’influence sur la science, mais avec de la bonne science, basée sur les faits, on espère pouvoir influencer la politique.»

Pour un dialogue constructif

Le Conseil de l’Arctique, avec son secrétariat permanent à Tromsø en Norvège, est un des cénacles où les chercheurs sont entendus. Mais il lui manque un réel pouvoir décisionnel. Kim Holmèn appelle à un dialogue constructif entre tous les acteurs: «Il n’y a pas de conflit entre environnement et économie. Nous devons veiller à ne pas polariser le débat ni désigner des boucs émissaires. On ne peut pas dire: «c’est la faute à l’industrie, ou à la Chine, ou aux Etats-Unis.» En tant que consommateur, chaque individu fait ses choix selon ses connaissances. Aujourd’hui, on se noie sous un torrent d’informations, alors quelle est la bonne information qui doit guider nos politiques et nos choix? Atteindre une confiance mutuelle accrue serait précieux.»

Le parc climatique «Mimisbrunnr»

Sur le mont Galdhøpiggen, plus haut sommet de la Norvège, la fonte de la plaque de glace Juvfonna a récemment libéré des objets archéologiques reliés à des activités humaines datant de l’âge du bronze. Alarmés par la rapidité de la fonte de la glace dont les plus anciennes parties datent d’il y a 6000 ans, les Norvégiens y ont installé un parc climatique baptisé Mimisbrunnr. C’est une référence à la source de sagesse de la mythologie norvégienne. Le symbole ne peut pas être plus clair: ce Mimisbrunnr moderne a vocation de distiller un peu de sagesse contemporaine.

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Créé: 13.07.2016, 06h46

Mesurer, c'est savoir

Pour les météorologues du Meteorologisk Institutt (MET), le début du printemps au Svalbard coïncide à la première phase de sept jours consécutifs avec des températures moyennes journalières supérieures à zéro degré. La tendance montre une arrivée du printemps de plus en plus précoce. En 2016, avec les mois de janvier, février, mars, avril et mai qui ont, globalement, tous été les plus chauds depuis le début des mesures, le printemps au Svalbard a commencé le 7 mai: un mois plus tôt que d’habitude.

Reidun Gangstø Skaland et Ketil Isaksen, du MET, ont des données de température au Svalbard qui remontent jusqu’à l’année 1900. «On observe une hausse de la température dans les masses d’air venant de toutes les directions. Cependant, celles circulant en provenance du nord et de l’est sont les plus concernées par cette hausse. C’est le résultat de la fonte de la banquise, avec plus d’eaux libres au nord et à l’est du Svalbard.» La disparition de la banquise participe aussitôt à la hausse accélérée des températures typiques de l’Arctique. En effet, la radiation solaire auparavant réfléchie par la glace est absorbée par l’océan, qui chauffe à son tour la glace et l’air. Un mécanisme implacable!


Quant à l’évolution des quantités de précipitations, il est plus difficile d’y déceler une tendance. La mesure des précipitations solides (neige) est compliquée par l’influence du vent. Une éventuelle hausse des précipitations peut être due à une élévation du nombre d’événements de pluie, dont la mesure est moins affectée par le vent. Par contre, la fréquence plus élevée de ces épisodes de pluie intense en hiver crée des risques pour les infrastructures et la société, et aussi pour les rennes. Avec la couche de glace qui se crée au sol, les animaux perdent leur accès à la nourriture.

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