«Il faut être un peu fou pour venir habiter ici»

Grand NordLoin de tout, sauf d’énergies fossiles en abondance, Naryan-Mar attire aventuriers ou fonctionnaires. Igor Shnurenko, journaliste venu de Saint-Pétersbourg, raconte.

La ville de Naryan-Mar est située sur le fleuve Petchora, à 110 km de la mer de Barents. Le stade (à gauche) et le centre culturel (au centre) font partie des infrastructures récentes financées par la manne pétrolière.

La ville de Naryan-Mar est située sur le fleuve Petchora, à 110 km de la mer de Barents. Le stade (à gauche) et le centre culturel (au centre) font partie des infrastructures récentes financées par la manne pétrolière. Image: DR

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Si vous voyagez en Russie avec un guide Lonely Planet, n’y cherchez pas l’entrée sur Naryan-Mar, il n’y a rien. Vrai que cette ville portuaire, située sur le fleuve Petchora, à 110 km de l’embouchure de la mer de Barents, couverte de neige plus de la moitié de l’année, n’a pas de quoi allécher les touristes. Sans charme évident, la cité ne se rejoint ni par le rail ni par la route: Arkhangelsk, la grande ville la plus proche, pointe à trente-quatre heures de voiture selon certains sites d’itinéraire en ligne, mais les locaux déconseillent vivement de s’y essayer, surtout en été, quand la toundra environnante se fait marécageuse.

Pourtant la population de la ville augmente gaillardement, on y a récemment construit un stade, une piscine, un immense centre culturel, et le salaire moyen y est équivalent à celui de Moscou, ville la plus chère du pays. L’explication? Comme souvent dans cette région du monde, elle tient en un mot, ou plutôt deux: pétrole et gaz. Sous les eaux territoriales russes avoisinantes, le sol regorge des précieux hydrocarbures. En tête de liste des groupes qui les exploitent, on trouve le conglomérat privé Lukoil, numéro un russe du pétrole, suivi de Rosneft, la société pétrolière d’Etat. Des intérêts américains ou vietnamiens sont aussi représentés.

L’exploitation des nappes pétrolifères de Prirazlomnoye et la construction du grand terminal de Varandey, pour laquelle des populations de nomades nénètses ont dû être déplacées (une grande partie s’est depuis installée en ville), sont les fers de lance du développement de la région. Grâce à cette manne, l’okroug autonome nénètse, le district administratif de Naryan-Mar, est devenu en 2013, selon les chiffres officiels, la région russe disposant du plus haut revenu par habitant, avec une augmentation de 6,3% par rapport à l’année précédente.

Une vie meilleure

«Après l’éclatement de l’URSS et l’effondrement de la Russie au début des années 1990, l’exploitation du pétrole avait presque cessé, raconte Igor Shnurenko, journaliste et romancier venu de Saint-Pétersbourg il y a deux ans. Mais, depuis le tournant du siècle, les choses sont allées vite: on a retrouvé aujourd’hui le niveau de production des années soviétiques. Les travail­leurs affluent, le prix de la vie et les loyers augmentent…»

Shnurenko avait d’abord accepté de nous rencontrer pour un petit rendez-vous introductif sur Naryan-Mar. Cet homme curieux et épris de culture européenne finira par nous accompagner de longues heures, détaillant sur plusieurs visites et repas la ville et la région.

«Les travailleurs du pétrole viennent ici à la recherche d’une vie meilleure. Principalement du reste de la Russie, mais aussi d’Azerbaïdjan ou d’au­tres anciennes républiques soviétiques. C’est sûr que les salaires sont attrayants, notamment grâce aux bonus (lire ci-contre). Mais, pour ma part, il n’y a pas que ça. Je travaille actuellement sur mon troisième roman; il y a ici quelque chose d’inspirant, un esprit d’aventure. Les gens viennent de Saint-Pétersbourg, d’Arkhangelsk, ils font venir leurs amis… Tout cela donne une ambiance de camaraderie, de création. Il faut être un peu fou pour venir habiter par ici, loin de tout. Tu crois que tu ne viens que pour un moment, mais tu finis par rester.»

La ville rouge

Le nom de Naryan-Mar signifie littéralement «ville rouge» en langue nénètse. Comme de nombreuses villes de Sibérie ou du Grand Nord russe, la bourgade est un produit du stalinisme, de la volonté d’alors d’explorer et de développer les confins de la nation. Fondée en 1929 autour d’une scierie, elle accède au statut de ville en 1935, l’exploitation du pétrole commence treize ans plus tard. Avec environ 24?000 âmes, la population actuelle a retrouvé son niveau des années 80, avant la perestroïka.

Si les temps soviétiques sont loin, Naryan-Mar est aujourd’hui dirigée par une maire communiste, Tatyana Fedorova. «C’est un fait assez rare en Russie, sans être exceptionnel, explique Shnurenko. Parmi les électeurs, on trouve à la fois des vieux nostalgiques de l’URSS et des jeunes idéalistes, nombreux ici, que l’idée du communisme séduit à nouveau.»

A-t-il le droit de se montrer aussi critique qu’il le souhaite envers les autorités? «La maire, je peux en dire tout ce que je veux: les autorités régionales ne l’aiment pas… Comme elles subventionnent en partie le journal, elles ont tendance à penser qu’on leur appartient. On ne peut pas tout dire. Et comme le gouvernement est très dépendant des compagnies pétrolières, via les impôts, on ne peut pas trop attaquer ces dernières non plus! En fait, il y a pas mal de monde qu’il vaut mieux ne pas critiquer. J’ai rédigé il y a quelques mois une enquête sur une figure locale, ancien membre du gouvernement et directeur d’école bien connu. Une affaire de corruption. C’était très bien documenté et ma rédaction en chef m’avait promis de la passer. J’attends encore…»

Cercle vicieux

Le discours officiel présente une région en plein essor grâce aux hydrocarbures, mais aussi tournée vers la diversification grâce à l’élevage de rennes, à la pêche et même à l’agriculture. Igor Shnurenko est moins nuancé. «Le gaz et le pétrole représentent environ 90% des revenus pour la région. Or, leur extraction est difficile à cause des conditions extrêmes en hiver. Dès que le prix du baril baisse, comme ç’a été le cas ces dernières années, l’exploitation n’est plus rentable. Alors il faut produire plus pour compenser. Mais, bien sûr, cela contribue à faire encore baisser les prix. C’est un cercle vicieux.»

Ecologiquement, le journaliste reconnaît des progrès. «Ces dernières années, les plates-formes pétrolières sont devenues plus propres, plus présentables. Les compagnies organisent parfois des visites. Le WWF est devenu un vrai interlocuteur, il est écouté. Cela dit, on sait que là où il y a forage, il y a danger. Cela, ça reste plus compliqué de l’écrire.»

Lorsqu’on lui demande si on peut le citer sans autre, s’il ne craint pas de représailles, le journaliste hausse les épaules. «Ça ne me pose aucun problème. Au pire, si je venais à me faire virer, je sais que les gens d’ici me retrouveraient un emploi sans problème. C’est un des avantages de vivre dans une communauté qui se tient les coudes.»

Créé: 21.07.2016, 09h03

Notre chambre d'hôtel, autour de minuit.

Perdre le sommeil, gagner des vacances

La nature peut-elle être contre-nature? A se retourner dans son lit dans tous les sens, trempe de sueur, la lumière filtrant à travers les rideaux et sous les interstices de son petit masque de sommeil, on se dit en tout cas que les nuits de l’été arctique sont incompatibles avec le repos. Et que le Bon dieu a dû bien se marrer en voyant débarquer des hommes, d’abord avec leurs harpons et leurs fourrures, puis avec leurs horaires de bureau, au-dessus de ce 66e parallèle où le soleil brille vingt-quatre heures sur vingt-quatre au début de l’été, et pas du tout l’hiver.

C’est le milieu de la nuit, donc, et il fait grand jour. «Comment rendre ce brasillement du ciel sans le ternir avec des mots?» demande l’écrivain polonais Mariusz Wilk… Difficile en effet. Une lumière à la fois laiteuse et aveuglante, très diffuse lors des jours nuageux que nous avons vécus. A minuit, sortir du bistrot et la recevoir de plein fouet avait été une expérience étrange et exotique. Le soleil descend dans le ciel mais ne se couche pas, commence à redresser sa courbe paresseuse autour de 2h.

Comment le vit-on à l’année? Les habitants, qui s’accordent sur l’importance d’installer des stores bien opaques, se partagent entre ceux qui s’habituent à cette lumière et ceux qu’elle rend fou. Ces derniers, s’ils le peuvent, partent en vacances tout l’été. Et cela tombe bien: pour compenser la pénibilité de la vie, toute personne vivant au-dessus du cercle arctique a droit à deux fois plus de vacances qu’un Russe ordinaire. Souvent deux mois au lieu d’un. Les employeurs sont aussi tenus de payer à leurs salariés un trajet aller-retour dans une destination russe de leur choix chaque année. Si vous êtes fonctionnaire, des bonus dodus viendront par ailleurs s’ajouter à votre salaire. L’administration russe est moins vache avec ces pauvres insomniaques que le Bon dieu.

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