Il était une fois la Béringie

Grand NordNous voici en Alaska, l’occasion de nous rappeler la portion de terre ayant permis le passage d’hommes de l’Extrême-Orient sibérien à ce qui n’était pas encore un état étoilé.

Lors de danses traditionnelles <i>iñupiaq</i> à Barrow, la ville la plus au Nord de l’Alaska, le tambour et le chant sont au coeur de l’événement.

Lors de danses traditionnelles iñupiaq à Barrow, la ville la plus au Nord de l’Alaska, le tambour et le chant sont au coeur de l’événement. Image: Michel Rime

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Un pont terrestre a existé entre la Sibérie orientale et le Nord du continent américain. Il était une fois la Béringie à l’époque de la dernière période glaciaire. Ce pays du mammouth laineux repoussait l’océan Arctique au Nord de sa limite actuelle et englobait, au Sud, les îles aléoutiennes. Ce n’est qu’en 1728 que le navigateur danois Vitus Béring navigua, pour le compte de la Russie, dans le détroit qui porte son nom. Le commerce des fourrures battait alors son plein.

Mais revenons à ce passage terrestre. Il a permis à des populations asiatiques de se lancer à l’assaut des Amériques. «Des sites archéologiques dans la région de Fairbanks attestent de présence humaine il y a 14'000 ans. C’est la première trace évidente de populations venues du Nord», estime Joshua Reuther de l’Université d’Alaska.

«L’idée est qu’ils auraient traversé en empruntant plusieurs corridors»

D’où sont-ils venus? «Nous ne le savons pas, répond l’archéologue. L’idée est qu’ils auraient traversé en empruntant plusieurs corridors et qu’ils seraient descendus le long des côtes. Mais certains passages étaient bloqués par les glaces. Cherchaient-ils des issues pour naviguer en eaux libres? Essayaient-ils de retrouver des terres ouvertes pour voyager? Nous ne possédons pas de données précises. Certains avancent qu’ils se sont déplacés à travers les eaux du Pacifique pour atteindre la Patagonie. On a retrouvé au Chili des traces humaines remontant à la même période.» Un phénomène multi-migrationnel a rythmé les jours de la Béringie.

Héritage commun avec les Russes

Les populations dites esquimaudes auraient été les dernières à se risquer sur les nouvelles terres. La parenté entre les Iñupiat du Nord de l’Alaska et ceux restés en Tchoukotka, «berceau de la civilisation inuit» selon l’ethno-historien Jean Malaurie, est évidente. Les Beringia Days, initiés en 1997 et qui se tiennent tantôt d’un côté du Détroit tantôt de l’autre, tentent de gérer l’héritage commun entre les Etats-Unis et la Russie. Russes, il faut le rappeler, qui n’ont cédé aux Américains les terres de l’actuelle Alaska qu’en 1867 pour la bagatelle de sept millions de dollars.

Si le chamanisme sibérien a été stigmatisé par l’Eglise orthodoxe et vilipendé par l’athéisme soviétique, celui des autochtones alaskiens a été fortement contrarié par leur conversion plus ou moins forcée au christianisme dès le XIXe siècle. Mais certaines croyances perdurent des deux côtés malgré les tentatives de mises à l’écart des chamans. «Peut-on avoir du chamanisme sans chamans?», se demande l’anthropologue Patrick Plattet. Ce Neuchâtelois installé à Fairbanks mène des recherches en Alaska et a travaillé au Kamtchatka: «Ce sont plutôt le tambour et la danse qui vont servir de médium.» L’usage de substituts a aussi permis de préserver certaines pratiques rituelles. Chez les éleveurs de rennes du Kamtchatka, par exemple, «une saucisse est utilisée fréquemment comme double du renne. On récupère une partie de l’estomac de l’animal que l’on remplit de sa graisse. On cuit le tout et on le sèche.»De la sorte, on peut sacrifier le double plutôt que l'animal.

Les deux rives divergent aussi bien sûr. Les forêts ne sont pas entièrement peuplées des mêmes arbres. Et si du côté russe, les troupeaux de rennes abondent encore, les autochtones d’Alaska, traditionnellement chasseurs-cueilleurs, traquent la version sauvage de l’animal, le caribou. Les projets, dès la fin du XIXe siècle de faire fructifier l’élevage de rennes côté américain n’ont pas abouti au résultat espéré. «Cela n’a jamais pris selon les prévisions initiales, même si l’on trouve encore des troupeaux dans le Nord-Ouest de l’Alaska, et même si le souvenir des rennes reste fort là où ils avaient été introduits», résume Patrick Plattet.

Créé: 15.08.2016, 08h06

Anticiper les changements climatiques avec les populations



Nancy Fresco coordonne le SNAP (Scénarios Network for Alaska + Arctic Planning) de l’Université de Fairbanks. Elle jette des ponts entre la science et la population. Le réchauffement fait fondre glace et neige avec pour conséquence d’étendre les surfaces sombres. Or si le blanc réfléchit, le sombre absorbe. Ce qui participe à la hausse des températures. «Le réchauffement, précise-t-elle, modifie l’acidité de l’océan et perturbe les courants marins. Avec des conséquences sur la faune.» Et l’on sait l’importance du saumon en Alaska.

A l’intérieur, les feux de forêts se multiplient. Ce qui touche les caribous très friands de lichens. Or ces végétaux ne repoussent que très lentement. Les incendies favorisent, par contre la pâture des élans.

L’augmentation des températures engendre la fonte des couches supérieures du pergélisol. «Le long des côtes, principalement à l’ouest, ce qui accélère l’érosion. Car une tempête a davantage prise sur un sol moins gelé. Même phénomène pour les crues des rivières.» Dans le grand-nord, la partie superficielle du sol qui dégèle s’épaissit. «De petits écarts de température peuvent avoir d’importantes conséquences sur la croissance des végétaux. On remarque que les forêts se déplacent vers le Nord.»



Les modèles climatiques du SNAP pour les 100 ans à venir prévoient davantage de précipitations. «Mais le Nord de l’Alaska, aux conditions quasi désertiques même si la toundra regorge de marécages, sera-t-il plus humide?» se demande la scientifique. Car davantage de précipitations, mais plus chaud, conduit à une évaporation accrue. Une des grandes questions restera: où l’eau sera-t-elle disponible?»

Les hausses de température en janvier sont à prendre plus au sérieux qu’en juillet. Nancy Fresco synthétise: «Nous essayons d’aider les gens à mieux se figurer ce que le changement climatique modifiera et comment s’adapter. Si nous constatons grâce aux satellites que les caribous passent dorénavant 200 km plus au Nord de leurs terrains de chasse, nous leur conseillons l’achat de motoneiges plus puissantes.»

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