Iakoutsk, la ville la plus froide, a très chaud l’été

Grand NordLa cité sibérienne du diamant, entièrement construite sur du permafrost, voit ses bâtiments souffrir du réchauffement.

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Le thermomètre accroché au mur à la sortie de l’aéroport de Iakoutsk affiche un joyeux 22 degrés. L’été, les 290'000 habitants de la capitale de la République de Sakha, en Sibérie centrale, rangent au fond de leurs armoires fourrures et vêtements techniques, le temps de profiter pleinement pendant trois mois des rayons qui réchauffent la ville la plus froide du monde. Au plus dur de l’hiver les températures flirtent avec les – 60 ºC degrés. «A partir de – 40 ºC, les enfants ne vont plus à l’école», nous explique Galina Mozolevskaïa, une habitante pour qui les énormes écarts de températures ne semblent poser aucun problème.

Pas de routes

Entourée d’une vaste plaine, Iakoutsk est loin de tout, à plus de 1300 kilomètres à vol d’oiseau de la prochaine grande ville. Si, l’hiver, les rivières, les lacs et la Lena se transforment en larges boulevards autoroutiers, les moyens de communication s’amenuisent drastiquement en période estivale. Il y a bien un train qui arrive de l’autre côté du fleuve mais le pont tant attendu se fait encore attendre. Restent le transport fluvial et les rares routes dont le goudron ne recouvre que les artères du centre-ville. L’isolement a un prix. Le coût de la vie est une fois et demie plus élevé qu’ailleurs en Russie. «On importe presque tout, sauf les tomates, concombres et patates qu’on arrive à cultiver ici, explique Sergueï Pavidov, un géophysicien qui nous sert de guide. Depuis cinq ans, certains arrivent même à faire pousser de la pastèque!»

Les maisons s’affaissent

Iakoutsk affiche une architecture contrastée: les maisons en bois, héritage des constructions traditionnelles inspirées des cosaques qui fondèrent la ville en 1632, jouxtent des barres de l’époque soviétique. Et, partout, ces immenses tuyaux hors sol qui apportent le gaz et le chauffage aux habitations. Dans le quartier historique, les soubassements de l’église orthodoxe, rénovée en 2001, montrent déjà leurs premières fissures. Tout comme les trottoirs, où l’asphalte se craquelle.

Sous nos pieds se trouve le permafrost le plus épais de la région, soit 300 mètres de profondeur de sols entièrement gelés. «En été, il fond en moyenne d’un à deux mètres», précise Pavel Zabolotnik, ingénieur à l’Institut de permafrost. Tous les bâtiments sont par conséquent construits sur des pilotis solidement ancrés à 12 mètres dans la glace. Mais avec le réchauffement climatique, le sol bouge et les édifices s’affaissent. Pour les climatosceptiques que nous avons rencontrés, l’origine des dégâts est ailleurs: «Les tuyaux se fissurent, l’eau s’infiltre puis, en gelant, gonfle les sols sous les fondations et provoque l’effondrement de bâtiments mal construits au départ», avance Pavel Zabolotnik. Toujours est-il que les trous béants cachés derrière de grandes bâches au centre-ville sont bien là, témoins visibles de l’instabilité du sous-sol.

Comme un aimant, le soleil attire les familles sur la place Lénine, où les jardiniers s’affairent à mettre en terre des compositions florales multicolores. A gauche de la statue de Lénine – «celui qu’on m’a toujours décrit comme notre grand-père à tous», glisse en passant notre guide –, les imposants immeubles du gouvernement font face à ceux tout aussi solennels de la compagnie Alrosa, l’entreprise d’extraction de diamant, principal employeur de la région avec l’Etat.

L’attrait du diamant

Iakoutsk doit sa richesse au précieux caillou dont les mines se trouvent à plus de 1000 kilomètres de là. Ilga Solomonov, 34 ans, travaille depuis six ans comme conducteur de bulldozer pour une filiale d’Alrosa: un poste à responsabilités puisque le puissant engin qu’il manie coûte plus de 1 million de francs. Chaque jour il retourne 800 m3 de roches. «Cinq millions de carats sont extraits chaque année de notre mine qui emploie 400 personnes», explique-t-il au volant de son gros 4?×?4. Avec ses 2200 francs par mois, il gagne quatre fois plus que le salaire moyen local. L’Iakoutie fournit près de 20% de la production mondiale de diamant. Le logo d’Alrosa s’imprime partout, à commencer par les nombreuses affiches géantes des 6es Jeux sportifs asiatiques pour enfants qui se déroulent dans la ville lors de notre passage. En généreux sponsor, l’entreprise est un acteur incontournable de l’économie locale.

La ville s’agrandit encore et toujours pour accueillir, nous dit-on, les populations des campagnes. Le long de la Lena, à quelques minutes en voiture du centre-ville, l’immense chantier d’un nouveau quartier donne plutôt l’impression qu’on construit des immeubles haut standing avec une vue imprenable sur le fleuve. Ici, les architectes plantent leurs bâtiments directement sur du sable. Les risques d’érosion ne semblent pas préoccuper les urbanistes. Ville de contraste, la cité sibérienne s’active sous la chaleur ambiante avant le retour des grands froids, que les habitants apprivoisent sans se plaindre.

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Créé: 08.08.2016, 08h03

Le jardin miraculeux de babouchka Zoïa

A treize kilomètres du centre-ville, au bout d’une piste en terre battue cabossée, se niche un havre de paix verdoyant. Derrière un grand portail en bois apparaît la datcha bucolique de Zoïa Vassilievna, 81 ans, chaleureuse aïeule de trois petits-enfants et de deux arrière-petits-enfants.

Après la froideur des immeubles soviétiques de Iakoutsk, le charme de cette espace décoré soigneusement dans ses moindres détails est saisissant. C’est ici que cette polygraphe de formation passe tout l’été avec quelques membres de sa famille. Comme de nombreux citadins, la babouchka cultive un nombre impressionnant de fruits et de légumes dans de petits jardins surélevés. Salades, fraises, oignons, mais aussi aubergines, carottes et herbes aromatiques poussent entre juillet et septembre. «Cette année n’est pas très bonne, déplore-t-elle en faisant le tour du propriétaire. Il n’y a pas eu assez de soleil.»



Au fond du puits, point d’eau mais des bières que son beau-fils, Sergueï, stocke dans la fraîcheur du permafrost. Les légumes les plus fragiles ont droit à leurs serres chauffées à 24 degrés. A l’intérieur, de beaux poivrons rouges ne demandent qu’à être cueillis. La datcha, tout en bois, est construite en deux parties: la cuisine d’un côté, et deux chambres modestes, mais équipées, de l’autre. «Nous avons même un sauna», glisse Sergueï. Fleurs de tournesol en tissu, bibelots en métal, papillons décoratifs: Zoïa prend grand soin de son petit jardin miraculeux qui lui fournit ses vitamines de l’été.

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