Immersion dans la vie d’une brigade nomade

Grand NordPrès du lac de Yarato, une trentaine de Nénètses nous ont accueillis chez eux.


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Prendre de la distance. Faire mon travail de journaliste. Assise dans l’hélicoptère qui décolle de quelque part au milieu de la toundra sibérienne en Iamalo-Nénétsie, je me demande comment je vais pouvoir réaliser cet exercice alors que je suis si bouleversée par la rencontre que nous venons de faire avec une brigade, c’est ainsi que les Nénètses appellent leur groupe, d’une quarantaine de personnes.

Sept heures plus tôt, nous embarquions à bord d’un hélicoptère Mi-8. Dès le décollage, nous sommes tous frappés par le syndrome du front collé au hublot. La beauté de la scène qui se déroule sous nos yeux est saisissante. Les rivières, les lacs et les marécages qui s’entremêlent, forment des motifs vert et bleu merveilleux.

Première escale: Yarsale, à deux heures de Salekhard. Dans la ville où nous faisons escale, de nouveaux passagers embarquent. «Je suis née dans la toundra mais je suis restée à Yarsale après mes études. La vie est trop difficile dans la toundra», nous explique Natacha, 25 ans, accompagnée de sa fille d’un peu plus de 1 an, Vassili. L’été, il lui est impossible de rejoindre le campement familial par la terre, qui se gorge d’eau. Elle doit s’y rendre en hélicoptère.

Nous voyons apparaître de plus en plus fréquemment des tentes, appelées tchoums, et des rennes qui forment des cercles blancs et des petits points gris vus d’en haut. Très éloignées les unes des autres, les différentes brigades, réparties sur tout le territoire de la péninsule de Yamal, se réunissent tous les trois ans pour fêter l’ours, un animal qu’ils vénèrent. «C’est un peu comme la vache en Inde», détaille Viktor, notre guide.

Capture des rennes au lasso

Après une petite heure de trajet, nous atterrissons au milieu d’un nuage de poussière dans le campement d’Oleg, père de Natacha et chef de la brigade. Tous les habitants ont quitté leurs tchoums pour venir observer notre arrivée. Une sensation étrange m’envahit. Je suis intimidée, n’ose plus sortir ma caméra, de peur d’être trop intrusive.

On nous invite à approcher du campement. «Nous gardons toujours une grande partie des affaires à l’extérieur, sur les traîneaux pour que cela soit plus pratique puisque nous nous déplaçons tous les deux jours», explique Oleg. Aujourd’hui, ils resteront ici, près du lac de Yarato. Et là, c’est l’heure de la capture des rennes. De petits chiens au pelage touffu s’activent, réunissent le troupeau de rennes à coups d’aboiements, bientôt couverts par le bruit des 4000 sabots qui frappent la terre. Les yeux plissés pour se prémunir contre la poussière qui les entoure, les hommes, du plus jeune au plus âgé, lancent leur lasso pour attraper les bêtes qui effectueront les tâches du jour.

Autour des animaux capturés, les femmes, en tenue traditionnelle colorée, et les filles – dans les mêmes habits qu’un enfant russe – tendent une corde pour les retenir. Alina, une fillette de 12 ans aussi belle que les autres femmes du campement, s’approche de moi. Elle sera le pont qui me permettra d’entrer dans son univers et de m’y sentir bien. En russe, elle me pose des questions. Des gestes, des regards et des rires nous permettent de parler le même langage. Elle me tend la main et m’emmène dans une tchoum. Au fond une télévision satellite au pied de laquelle dort un bébé renne. Tout le paradoxe de cette population nomade, qui a conservé son mode de vie tout en y intégrant facilement les nouvelles technologies, se trouve là. Si les smartphones, sur lesquels jouent même les plus petits, ne semblent pas problématiques, les Pampers, eux, ont causé certains soucis en débarquant au milieu de la toundra. «Avant leur arrivée, les Nénètses utilisaient des langes lavables. Comme ils ne savaient pas quoi faire des Pampers, ils les ont jetés dans la nature. Les rennes, curieux, les ont mangés, et sont morts», explique German, guide dans la ville de Salekhard.

A même la carcasse

Alina me tend un petit lapin, attaché à une ficelle, qu’elle a capturé dans la toundra. Elle le pointe du doigt et répète: «Suisse, Suisse!» en russe et j’essaie de lui expliquer qu’il sera bien plus heureux en restant ici. Elle hausse les épaules et me fait comprendre que, tant que je suis ici, il est à moi. Et on emmène la boule de poils en vadrouille dans le campement. Les autres femmes nous rejoignent, me tendent leurs bébés et je sens qu’elles aimeraient autant que moi pouvoir poser toutes les questions qui nous trottent dans la tête. Problème, il n’y a que Viktor qui puisse traduire le russe, et pas question de s’approcher des hommes de trop près. «Il y a beaucoup de règles qui régissent les relations hommes-femmes», confirme Natacha. De notre côté on se demande surtout comment les couples font pour avoir de l’intimité alors que les familles dorment sous la même tchoum , qui peut accueillir jusqu’à cinq personnes.

Après un repas à base de poisson cru, assis sur des tissus de chaque côté du poêle central, que les Nénètses utilisent depuis l’arrivée des colons russes, on nous apprend qu’un renne a été sacrifié. Lorsque nous sortons de la tchoum , nous nous retrouvons face à un groupe de femmes et d’enfants, accroupis autour de la moitié d’une carcasse de renne, qui a été découpée dans la longueur. Moustache de sang au-dessus des lèvres, couteau à la main, ils découpent des petits morceaux de chair crue qu’ils trempent dans le sang, stocké dans la cage thoracique de l’animal.

Dès qu’ils nous aperçoivent, ils se retirent subitement. Je m’approche d’Alina, et lui demande si je peux goûter. Ses yeux noirs en amandes s’arrondissent de surprise. Elle pointe son doigt vers moi. «Toi? Tu es sûre?!» Elle s’approche, découpe une lanière dans le filet, près de la colonne, la trempe dans le sang et me la tend. «Le sang nous procure beaucoup de vitamines dont nous avons besoin puisque nous ne mangeons presque pas de légumes», explique Natacha. La viande est incroyablement tendre, sa saveur est subtile. Par contre, elle est à température du corps, ce qui est surprenant pour nous.

Une fois les mains lavées au réservoir d’eau suspendu au centre de sa tchoum, Alina, qui m’a fait comprendre qu’elle aimait beaucoup mes cheveux, me fait deux tresses crâniennes, comme la plupart des jeunes femmes les portent ici. De loin, les hommes ne semblent pas vouloir nous laisser finir. Avec de grands gestes, ils nous indiquent que la course de traîneaux est sur le point de commencer. Sans même comprendre comment, je me retrouve assise devant Maxime sur une grande luge tirée par quatre rennes. Avec son maillot du Barça, un petit bonhomme tente de maîtriser son attelage, sans grand succès. Natel à la main, un homme chronomètre ses coéquipiers. «Nous sommes fiers de vous montrer ce que nous faisons ici. C’est génial que vous vous intéressiez à nous!» Un jeune Nénètse rate à son tour son passage. «Fuck fuck ass!» s’exclame-t-il en éclatant de rire.

Près de l’hélicoptère, on s’agite. Il est déjà l’heure de repartir. Je sens les larmes monter au moment où je serre Alina dans mes bras. Nous nous connaissons depuis une demi-journée. Je ne saisis pas encore comment la relation que nous avons établie en si peu de temps peut sembler si forte. A bord, alors que nous agitons nos mains à travers les hublots ouverts, je constate que mes compagnons de voyage sont dans le même état que moi. C’est dans le bruit assourdissant du MI8, en plein ciel, que nous tentons de revenir sur terre. Sans grand succès. «C’était le plus beau reportage de ma vie», nous confie Florian, notre photographe.

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Créé: 30.07.2016, 10h15

Le journal de bord

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Alors qu’en hiver la ville peut être rejointe en moto-neige, l’été, seul l’hélicoptère peut être utilisé.

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