Un laboratoire pour sauver l’architecture du XXe siècle

Demain la SuisseRestaurer le patrimoine bâti moderne. Qu’il soit monumental, comme celui de Le Corbusier, ou plus banal. Franz Graf, de l’EPFL, en a fait sa mission.

Le Pavillon de Le Corbusier à Zurich est considéré comme l’œuvre testamentaire de l’architecte. Mais il a besoin d’une rénovation lourde. (Archives)

Le Pavillon de Le Corbusier à Zurich est considéré comme l’œuvre testamentaire de l’architecte. Mais il a besoin d’une rénovation lourde. (Archives) Image: Keystone

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C’est le testament du plus grand architecte du XXe siècle. Un pavillon au bord du lac de Zurich «conçu comme une œuvre d’art totale, une mise en abyme du travail de Le Corbusier», raconte Franz Graf, le directeur du Laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l’architecture moderne (TSAM) de l’EPFL.

Mais le bâtiment souffre. Cela ne se voit pas forcément du premier coup d’œil lorsqu’on visite ce lieu d’exposition – dont la géométrie cubique et les couleurs rappellent le néoplasticisme de Piet Mondrian – construit pour l’essentiel après la mort du grand homme, en 1965. Le chauffage au sol ne fonctionne plus. Pas plus que les radiateurs des étages, qui ne peuvent pas être reconnectés (3). Sous la terrasse extérieure, toute l’isolation en liège a littéralement été mangée par le temps. Les gros joints en Néoprène – matériel dont la durée de vie n’excède en général pas vingt ans – entre les fenêtres et les armatures en métal sont usés jusqu’à la corde.

Et cela continue sur le fameux toit terrasse. Ou le socle des bancs en métal est rouillé et se fend. La couche de peinture sous l’élancée toiture parasol-parapluie s’écaille (2), malgré les douze couches apposées, dont une est polluée au PCB. Au sol, la maison italienne Pirelli ne fabrique plus depuis longtemps cette édition de caoutchouc qui se fend et gondole (1). «Rien n’est plus aux normes, mais tout fonctionne, raconte Arthur Rüegg, l’un des deux architectes responsables, avec Silvio Schmed, de la rénovation. Afin de pouvoir éviter la mise aux normes actuelles, nous devons baser tous nos travaux sur le permis de construction de 1965. Car, heureusement, le pavillon est inscrit aux monuments historiques.»

Le temps d’une parenthèse, rappelons que ce bâtiment est l’initiative de Heidi Weber. Qui est la galeriste qui reproduisit et remit à la mode le mobilier de Le Corbusier, avant que Casina l’édite et le vende comme des petits pains. «Une amitié «bien comprise» est née entre eux, rappelle Franz Graf. C’est elle qui a commercialisé sa peinture, ainsi que sa gravure.» Elle qui poussera l’architecte à développer une version plutôt en acier qu’en béton, pour composer cet «assemblage d’idées pensées ou exécutées sur d’autres projets». Comme la porte pivot (Chandigarh, Ronchamp) ou les éléments métalliques industrialisés brevetés en 1953 sous le nom de «système 226 x 226 x 226». Heidi Weber et la Ville de Zurich entretiennent par contre des relations compliquées. Comme le prévoyait la convention signée, après 50 ans, le pavillon est devenu propriété publique. Et, l’an dernier, l’ancienne maîtresse des lieux a emporté l’intégralité des œuvres et du mobilier exposés à l’intérieur.

«Le défi est immense»

«Avec les constructions de Le Corbusier, le défi de la restauration est immense, reprend Franz Graf. Parce que si on fait des erreurs, on détruit l’authentique. C’est un peu comme lorsqu’on restaure un Picasso, on va chercher les experts, on étudie le problème en profondeur, ce qui veut dire que cela prend du temps.» Le spécialiste ajoute: «L’architecture moderne a couru des risques. L’un des objectifs, c’était de construire avec une rationalité fonctionnelle. Avec des matériaux bon marché mais qui, forcément, vieillissent moins bien.» Dès septembre, le pavillon sera donc en chantier pendant un an et demi. Il sera, par exemple, encapsulé comme lorsqu’on désamiante un immeuble, afin de le débarrasser des couches de peinture polluée. Les vitrages de la façade sud seront intégralement changés, etc.

Le TSAM, lui, propose des projets pédagogiques sur les architectures modernes remarquables, dont celles de Le Corbusier, et les restitue sous forme d’axonométries constructives, donnant à voir le rapport entre espace et construction. Comme elle l’avait fait pour l’église de Ronchamp, le laboratoire participera aussi au débat d’idées pour mieux faire vivre ou revivre le lieu un peu oublié. Pour qu’il se réinscrive dans sa conception originale – le sens du parcours, si cher à l’architecte –, mais qu’il soit également en phase avec son temps. A terme, le pavillon doit retrouver sa mission première de lieu d’exposition – son état ne le permet plus vraiment aujourd’hui –, mais aussi s’inscrire dans un «pôle», en «interconnexion avec les nombreux musées alentour, le lac et la végétation avoisinante».

Une valeur comprise tardivement

Au sens large, la véritable prise de conscience de la valeur patrimoniale de l’architecture du XXe siècle ne date que du début des années 90. «C’est la reconnaissance d’un mouvement moderne d’entre-deux-guerres en rupture totale avec l’académisme. On a commis des erreurs à son sujet dans l’après-guerre. Par exemple en détruisant des œuvres iconiques, ou en les laissant à l’abandon, comme la Villa Savoye de Le Corbusier qui était une ruine dans les années 50. Certaines œuvres ont été reconstruites depuis, comme le pavillon allemand de Mies van der Rohe.» Le mouvement Docomomo (documenter et conserver le monument moderne) prend alors forme autour de quelques passionnés, avant de s’étendre en réseau mondial.

Créé en 2007, le TSAM est le premier laboratoire du genre en Suisse. Il propose, sous forme d’ateliers de projets, des cours théoriques, historiques et techniques servant également aux ingénieurs. Parce que 70% des futurs mandats concerneront la conservation et la rénovation de l’existant. Auquel il faut redonner ses lettres de noblesse. Cela vaut d’ailleurs autant pour le courant (lire ci-dessous) que le monumental. «Il y a 20 ans, dans notre métier, comme on ne savait plus comment entretenir les bâtiments, en général, on les restructurait lourdement ou on les reconstruisait. Des gouffres d’énergie grise et une perte de cohérence pour l’identité des villes. Ce qu’il y a d’intéressant à travailler sur l’œuvre construite de Le Corbusier, c’est que vous pouvez appliquer au plus banal ce que vous avez appris en décortiquant l’exceptionnel.» (24 heures)

Créé: 24.07.2017, 06h45

Le Lignon ou la rénovation invisible du «banal»

Lors de sa construction dans les années 60, on a beaucoup fantasmé sur cet ensemble urbanistique destiné à accueillir 10 000 habitants sur la commune de Vernier (GE). A terme, Le Lignon n’engendrerait que suicides et dépressions. Aujourd’hui, des ministres du logement viennent de l’étranger visiter ce «Manhattan à la campagne». Pour comprendre comment une cité doit être conçue pour fonctionner socialement. Plantée au cœur de la nature dans une boucle du Rhône, elle n’est qu’à un quart d’heure du centre-ville en transports publics. On y trouve, depuis l’origine, deux églises, un centre commercial, deux écoles, une piscine sur le toit, etc.

«George Addor était un architecte et un urbaniste visionnaire», assure Franz Graf, de l’EPFL. Reste que, lorsqu’il s’agit de rénover Le Lignon, certains veulent «détruire cette passoire énergétique». Le TSAM est alors mandaté pour se pencher sur l'un des plus longs bâtiments d’Europe (1,2 km). Il propose une solution qui vise à ne pas toucher à l’extérieur des 125 000 m2 de murs rideaux, pour des raisons de sauvegarde du patrimoine. Ni à l’intérieur, pour ne pas perdre de la surface d’habitation. Tout se passe donc à l’intérieur de ces 6 cm d’épaisseur. En renforçant ou en remplaçant l’isolation et les vitrages. Produisant ainsi une réduction globale d’environ 70% des consommations de chaleur. «C’est l’architecture de l’invisible», sourit Franz Graf. La plus modeste, mais pas la moins créative. «En rénovant, il est assez aisé d’atteindre 80% des normes actuelles. Pour grappiller les 20% supplémentaires, c’est trois fois plus cher et vous changez radicalement la nature du bâtiment, vous le détruisez. Il faut alors se poser la question si ces économies supplémentaires ne sont pas à rechercher dans les énergies renouvelables.»









































































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