Des missions au parfum d'aventure

Grand NordSébastien Barrault a vécu en direct le changement climatique en Arctique. Rencontre en forêt à Oslo où il élève désormais des chiens polaires.

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Onze ans en Arctique n’ont pas atténué son accent chantant. Ni érodé son humour décalé affiché sur son T-shirt qui beugle «T’as où les vaches?». Visage solaire et carrure de déménageur, Sébastien Barrault est un expert suisse du Svalbard, l’archipel habité le plus septentrional de la Terre, entre le cap Nord et le Groenland.

Natif de Sion, des racines au val d’Hérens, ce baroudeur amoureux de la nature vient pourtant de tourner la page. A la fin de l’été 2015, à l’orée de ses 40 ans, il a quitté «sans regret» l’archipel et ses missions au service de la science. Sa reconversion le relie au Grand Nord: il élève une dizaine de chiens polaires et exploite, avec sa compagne norvégienne, Gunn, un café relais dans une forêt d’Oslo.

Un «havre de tranquillité»

On le trouve dans son nouveau coin de paradis. Un havre de tranquillité si ce n’étaient les moustiques agressifs en ce début d’été plutôt chaud pour la Norvège. Sébastien raconte volontiers sa trajectoire singulière: «Rien n’était écrit ou planifié. J’étais parti pour six mois, attiré par le défi de vivre dans un environnement hostile réclamant l’humilité du montagnard.» Le virus polaire l’a vite saisi. Il a plusieurs fois joué les prolongations.

Au Svalbard, entre les 78e et 80e degrés de latitude nord, le Sédunois a tout vécu. L’immensité arctique, le froid intense, le face-à-face avec des ours polaires, le spectacle des aurores boréales ou le concert des plaques de glace s’entrechoquant dans les fjords… «J’ai aimé cette vie à la marge, dans un certain isolement. Aussi parce qu’il y a des moments de grande chaleur humaine partagés avec les chercheurs de passage, tous attirés à ces latitudes extrêmes par la même soif de nouvelles connaissances.»

La logistique et la sécurité

Ingénieur en mécanique diplômé de l’EPFL, le Sédunois a entamé son parcours arctique à l’Université du Svalbard, à Longyearbyen. Il y étudie les mécanismes de formation de la glace et l’océanographie. Un jour, il a la chance de monter plus au nord: il rejoint la base scientifique de Ny-Ålesund. Pendant cinq ans, il dirige la logistique des missions scientifiques. Il assure la sécurité des chercheurs et coordonne leurs travaux sur le terrain. Il procède aussi à des mesures quotidiennes à l’aide de ballons-sondes destinés à réaliser des profils atmosphériques.

Ce travail «au parfum d’aventure» confronte le Suisse au réchauffement climatique accéléré en Arctique. «Ces sept dernières années, le thermomètre n’est plus jamais descendu sous les –30 degrés à Ny-Ålesund», se souvient-il. A la base, on a mesuré une hausse moyenne de la température de 1,5 à 1,7 degré rien que ces vingt dernières années. C’est énorme si on compare avec l’élévation en moyenne de 0,8 degré de la température du globe depuis l’ère préindustrielle.

Le fjord ne gèle plus

Les effets du changement climatique sont multiples, Sébastien en a été le témoin: «Le fjord devant Ny-Ålesund ne gèle plus entièrement depuis 2007. La dernière fois qu’on a marché dessus, c’était l’hiver 2003-2004.» La décennie précédente, on le traversait en scooter des neiges. Il a aussi vu reculer, en direct si l’on peut dire, le glacier de la Couronne au fond de la baie de Ny-Ålesund: le front du Kronebreen a reculé d’un kilomètre en quelques années, un cas extrême!

L’ingénieur a aussi vu l’écosystème changer. Des espèces nouvelles s’acclimatent au Svalbard: des oiseaux, du cabillaud de l’Atlantique et des maquereaux, du krill, ces crevettes translucides à la base de la chaîne alimentaire des phoques et des baleines.

Besoin de stabilité

Le Svalbard est une terre de passage. Les emplois sont rémunérateurs, des primes récompensent les conditions de vie rigoureuses. «Vient un moment où le provisoire devient usant, le besoin de stabilité prend le dessus», souffle Sébastien. Le couple s’est installé à Sandbakken, à 20 kilomètres d’Oslo. La route forestière se termine en cul-de-sac devant leur maison de bois peinte en rouge. Des poules gambadent en liberté. Le jardin est soigné, les premières fleurs annoncent l’été. Gunn cuisine pour le café attenant que les deux exploitent sur mandat de la Ville d’Oslo. Au cœur d’une forêt, c’est une halte prisée des promeneurs en été et des fondeurs en hiver.

Une vie d’homme des bois

Fort de son expérience alpine et en Arctique, Sébastien voulait continuer à s’épanouir dans la nature. A Sandbakken, il devient homme des bois. «Tout est nouveau. Il faut trouver ses repères.» Il a construit le chenil adossé à leur maison. Il y élève ses chiens polaires ramenés du Svalbard et en accueille de nouveaux. Les 25 degrés ambiants le soir de notre visite sont éprouvants pour les huskies habitués à des températures plus froides.

Fram, Pils, Diesel… les onze chiens ont chacun un nom. «Une hiérarchie doit s’établir dans la meute, elle est encore instable», observe leur maître. L’hiver, Sébastien propose des tours en traîneau. L’été, la harde s’entraîne en tirant une luge d’été aux allures de quad. On réserve une visite à Sandbakken pour un anniversaire, une réunion de famille, une fête d’entreprise. D’une simplicité désarmante, le Valaisan chérit la vie au grand air: «Parcourir la forêt, c’est populaire. Nous avons beaucoup à faire et j’en oublie de donner des nouvelles en Suisse. Je dirai à ma famille de lire le journal!»

Créé: 12.07.2016, 06h35

Noir de noir

Un polar défait les clichés

Dans la nuit polaire du Svalbard, Longyearbyen est saisie d’effroi. Ella, petite fille d’un ingénieur des mines, disparaît. Désarroi dans la capitale de poche de l’archipel. Avec Le sixième homme (Actes Sud), Monica Kristensen livre un polar qui explore, en creux, la vie sociale au Svalbard. L’auteure, qui a vécu sur place, défait les clichés de l’eldorado et d’une communauté qui se perçoit comme une société idéale. Alcool, solitude et désespoir ou quand l’aventure vire au cauchemar…

Terre de passage

Le docu de Marie Geiser

Tombée amoureuse du Svalbard, Marie Geiser y a tourné le film documentaire The living - Longyearbyen. Fascinée par ce territoire «où l’on n’est pas autorisé à naître et où l’on ne devrait pas mourir», la réalisatrice suisse en cerne l’étrangeté. On s’y installe sans permis ni visa, pour un temps limité, une parenthèse qui se vit comme une aventure. Deux femmes et trois hommes témoignent. On saisit que c’est un lieu difficile à vivre, mais aussi à quitter.

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